Le 8 avril 2003

Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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Irak : des soldats décrivent les mauvais traitements infligés par leurs commandants

(Arbil, Irak, 4 avril 2003)

Les soldats irakiens qui désertent leurs unités et fuient en direction des zones sous contrôle kurde tentent déchapper non seulement aux campagnes américaines de bombardements mais également aux mauvais traitements que leur infligent leurs propres commandants, a déclaré aujourdhui Human Rights Watch.

Nombre des 26 soldats interrogés par Human Rights Watch, au cours des jours derniers, ont évoqué un salaire extrêmement faible et des rations alimentaires très maigres, dans leurs unités. Certains ont déclaré qu'ils avaient choisi de déserter maintenant parce que leurs unités commençaient à se retirer et à s'éloigner encore davantage des territoires sous contrôle kurde, dans lattente dune avancée conjointe des Kurdes et des Américains, depuis le Nord.

Les entretiens conduits par Human Rights Watch offrent les premières informations indépendantes et substantielles concernant les déserteurs de l'armée irakienne, depuis le début de la guerre.

Un soldat irakien a raconté qu'il avait été le témoin de l'exécution sommaire de dix déserteurs présumés. D'autres ont affirmé qu'ils avaient connaissance de brigades d'exécution composées de 10 à 12 hommes, provenant des forces armées régulières et des services militaires de renseignement mais aucun de ces soldats navaient eux-mêmes assisté à ces exécutions.

Selon Human Rights Watch, au moins 130 déserteurs sont actuellement aux mains du Parti Démocratique Kurde (PDK), dans la province d'Arbil, à la date du 2 avril. Il est impossible d'établir le nombre total de déserteurs irakiens dans les zones sous contrôle kurde. Les soldats irakiens ont tous rapporté avoir été bien traités par les forces kurdes auxquelles ils se sont rendus. La plupart avaient fait l'objet d'un enregistrement par le Comité International de la Croix Rouge (CICR).

Tous les déserteurs interrogés par Human Rights Watch étaient des hommes, des soldats réguliers âgés de 20 à 38 ans. Ils étaient décharnés et plusieurs souffraient de maladies de peau causées par les conditions sur le champ de bataille. Ils ont évoqué leur salaire très faible (environ U.S.D.$ 2 par mois) ou l'absence de salaire pendant plusieurs mois.

« Certains jours, on avait tellement faim qu'on mangeait de l'herbe mélangée avec un peu d'eau, » a affirmé un soldat de 21 ans, originaire de Bagdad dont l'unité appartenait au Cinquième Corps. « On ne s'est pas lavé pendant quarante jours. Souvent, il n y avait pas d'eau potable et ils nous donnaient des jerricans et nous disaient d'aller les remplir dans les flaques d'eau causées par la pluie. »

Certains des soldats irakiens ont décrit des châtiments inhumains comme des coups ou être contraints de passer en rampant sur des pierres, sur leurs genoux ou sur leur dos dénudés. L'un dentre eux a montré les cicatrices qu'un tel châtiment lui avait causées sur le dos. Leurs officiers les ont fréquemment avertis qu'ils seraient exécutés s'ils tentaient de s'échapper. Plusieurs déserteurs ont déclaré que leurs officiers les avaient contraints à rester à leur position pendant les frappes aériennes, leur disant « de mourir comme des hommes. »

Le témoin d'une exécution a affirmé que le 26 mars, dix déserteurs avaient été amenés vers un champ à découvert où un colonel avait rassemblé d'autres unités afin qu'elles assistent à l'exécution. « Voilà ce qui arrive à ceux qui trahissent notre nation, » a déclaré le colonel aux soldats rassemblés, d'après le témoin. Il a alors commencé à tirer sur les déserteurs présumés, l'un après l'autre. Dautres membres de la brigade d'exécution se sont joints à lui. Le colonel a ensuite donné l'ordre de traîner les corps sur une colline afin que les soldats puissent mieux voir les cadavres.

La plupart des déserteurs interrogés par Human Rights Watch ont déclaré qu'ils avaient été conduits à une école proche du Commandement des Forces Armées à Arbil où des Pesh Merga, les combattants kurdes, les avaient interrogés. Plusieurs ont dit avoir été interrogés par l'armée américaine.

Les désertions suivent un schéma général. Les déserteurs irakiens tendent à quitter leurs unités la nuit ou à l'aube, parfois seuls mais le plus souvent, par groupes de cinq ou six. Ils s'approchent de bergers ou ils marchent vers des villages kurdes et se rendent ensuite vers un poste de contrôle des Pesh Merga où ils sont interrogés, où ils reçoivent de la nourriture et sont envoyés vers Arbil.

Tous les détenus interrogés par Human Rights Watch ont affirmé qu'ils avaient été bien traités par les Pesh Merga kurdes, depuis la ligne de front jusqu'au camp. Beaucoup ont affirmé qu'ils avaient été surpris de constater combien les Pesh Merga étaient accueillants, notamment parce que leurs officiers leur avaient dit que les forces kurdes les tueraient s'ils se rendaient.

Human Rights Watch a interrogé certains des détenus dans une école proche du Centre de Commandement des Forces Armées du PDK, aux abords d'Arbil, le 31 mars. D'autres ont été interrogés le 2 avril, dans le camp Ashkawtian pour les « détenus de guerre » dans Merga Sur, à environ deux heures trente de route au Nord-Est d'Arbil, près de la frontière avec la Turquie. Quand 20 déserteurs au moins sont amenés à l'école, ils sont transportés vers le camp.

Environ 88 tentes ont été dressées au camp Merga Sur et environ 20 d'entre elles étaient occupées. Un responsable du camp a affirmé à Human Rights Watch qu'il espérait avoir suffisamment de tentes et de matériel pour accueillir au final 7 000 détenus. Un médecin vient au camp chaque jour pour vérifier l'état des détenus qui nécessitent des soins médicaux. Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) distribue des vêtements. Le Programme Alimentaire Mondial fournit nourriture et ustensiles de cuisine.

Le camp est gardé de façon légère. Les détenus s'y promènent librement et certains aident apparemment à construire des installations sanitaires et autres facilités de ce genre. Les détenus arrivés deux jours plus tôt avaient des cartes d'enregistrement délivrées par le CICR. De nombreux détenus ont affirmé vouloir des radios et des télévisions par satellite afin de pouvoir suivre les événements de la guerre. Le directeur du camp a affirmé qu'il tentait de se procurer ces articles.

Les détenus du camp redoutent ce qui a pu arriver à leurs familles, en Irak depuis qu'ils se sont rendus. « Je minquiète surtout pour ma femme enceinte, » a déclaré un soldat de 26 ans originaire de Bagdad dont l'unité appartenait au Quatrième Corps de l'armée irakienne. « Cela fait quatre mois maintenant que je ne lai pas vue. On habite près d'une grande base militaire à Bagdad et je suis certain que les Américains l'ont bombardée. Je nai aucune idée si elle est encore en vie. »

Extraits de témoignages

Cas numéro 1 :

Selon un soldat de 28 ans originaire dal-Amara (qui a déserté le 26 mars) : « Je sais que certains de mes officiers voudraient déserter. Mais parce qu'ils sont officiers et qu'on les connaît dans les échelons supérieurs, ils ont peur des représailles contre leurs familles. »

Cas numéro 2 :

« Je n'ai jamais assisté à une exécution, » a déclaré un soldat de 26 ans, originaire de Bagdad dont l'unité appartenait au Quatrième Corps de l'armée irakienne. « Mais j'en ai entendu parler. Le jour où je me suis échappé, notre groupe sest partagé en deux quand on a atteint la rivière. Mon groupe est allé à gauche alors qu'un autre groupe de cinq hommes a pris à droite. J'ai appris des déserteurs de mon unité qui mavaient suivi que ces hommes avaient été capturés aux abords du dernier poste de contrôle irakien et exécutés par un capitaine baassiste qui avait été nommé pour le faire. »

Cas numéro 3 :

Un soldat de trente ans a déclaré que dans la soirée du 27 mars, en compagnie d'un groupe denviron 30 soldats de son unité, il avait déposé ses armes et fui vers un village kurde tout proche. « Un officier et plusieurs soldats nous ont poursuivis. Quand on est arrivé en bordure du village, ils nous ont rattrapés et ont ouvert le feu. Six dentre nous se sont échappés mais je ne sais pas ce qui est arrivé aux autres. Je n'ai vu aucun deux ici au camp. »

Cas numéro 4 :

« C'était un déluge de bombes américaines qui nous tombaient dessus, » a raconté un soldat de vingt-cinq ans originaire de Mossul. « C'était pire la nuit. Une nuit, certains d'entre nous ont essayé de quitter le sommet de la colline où on était basé mais nos officiers nous ont ordonné, l'arme au poing, de revenir. Le lendemain, on a décidé de courir de l'autre côté. »

Cas numéro 5 :

Un soldat de 29 ans, originaire de Bagdad dont l'unité appartenait au Premier Corps de l'armée irakienne : « Notre unité a subi un bombardement intense [par les forces américaines]. Le 25 mars, on a reçu l'ordre de nous etirer de nos positions en direction de [lieu gardé secret]. On était censé commencer notre retrait à quatre heures du matin. On navait pas dautre choix. On devait fuir rapidement avant d'être éloigné encore davantage de la ligne de front kurde. On était six. On avait peur parce qu'on parlait de brigades d'exécution parmi les soldats. On avait entendu les officiers en parler aussi, probablement pour nous faire peur. On n'avait pas le droit d'avoir des radios mais j'ai réussi à conserver la mienne. J'ai entendu aux informations que les Kurdes accueillaient les soldats qui se rendaient. À deux heures du matin [le 26 mars], on est parti en rampant, sans se faire remarquer et on a marché pendant quatre heures jusquaux zones kurdes. Les Pesh Merga nous ont accueillis. »

Cas numéro 6 :

Un soldat de dix-neuf ans originaire d'al-Amara dont l'unité appartenait au Cinquième Corps de larmée irakienne : « On a fui notre unité à cinq heures du matin le 24 mars. On était huit au début mais deux nous ont quittés et je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. On a marché pendant huit heures en cherchant des moyens pour rentrer dans nos familles mais des Kurdes qu'on a rencontrés nous ont dit que si on faisait ça, on serait exécuté. Alors à la place, on s'est rendu aux Pesh Merga. On avait entendu dire qu'il y avait une brigade d'exécution au poste de contrôle sur la rivière, près de Gwer. Nos officiers nous menaçaient tout le temps en disant que si on essayait de déserter, on serait exécuté et que si eux ne nous tuaient pas, les Kurdes s'en chargeraient. On n'avait pas le droit davoir des radios donc on ne savait pas ce qui se passait mais on pensait que si on se rendait aux forces kurdes, il y avait une chance qu'ils nous fassent plutôt prisonniers. Nos conditions de vie étaient très dures. On recevait de la soupe et du thé le matin, du riz le midi, sans sauce ni viande et très souvent, rien pour le dîner. L'eau potable était très sale. On navait même pas de tentes pour dormir. Les officiers nous faisaient creuser des tranchées et c'est là quon dormait. »

Cas numéro 7 :

Un soldat de 21 ans originaire de Bagdad dont lunité appartenait au Cinquième Corps de l'armée irakienne : « On avait faim la plupart du temps. Ils nous donnaient un ou deux morceaux de pain tous les deux jours et ouvent le pain était pourri ou alors il était très dur mais il fallait bien qu'on mange quelque chose. Certains jours, on avait tellement faim qu'on mangeait de l'herbe qu'on mélangeait avec un peu d'eau. On ne s'est pas lavé pendant environ quarante jours. Souvent il n'y avait pas d'eau potable et ils nous donnaient des jerricans et nous disaient d'aller les remplir dans les flaques d'eau causées par la pluie. »

« Trois d'entre nous se sont échappés la nuit du 30 mars. On était deux conscrits et un vice-officier. Au début, le bombardement [aérien] sur nos positions était léger. Il n'y avait pas alors de brigades d'exécution mais ensuite on a entendu qu'un groupe de notre unité avait pris la fuite. On a décidé de partir aussi. À neuf heures du soir, on est parti en rampant et on a commencé à courir. Quatre autres soldats qui étaient aussi partis en courant se trouvaient à environ un kilomètre derrière nous. Notre fuite avait été remarquée et on nous poursuivait. On a réussi mais pas les quatre soldats derrière nous. J'ai entendu des coups de feu et je pense qu'ils ont été tués. »

Cas numéro 8 :

Un soldat de 22 ans originaire d'al-Nasiriyya dont lunité appartenait au Cinquième Corps de l'armée irakienne : « Notre unité était postée a [lieu gardé secret], pas loin de Kalak. Le bombardement était très intense. Un de mes amis est mort pendant l'un des raids. Ceux qui sont blessés sont abandonnés au sol et ils meurent là. À trois, nous avons décidé de nous enfuir ensemble le 31 mars. L'un des trois était l'un de mes amis et il avait vraiment très peur. Jai essayé de le forcer à venir avec moi mais finalement, il est resté. Donc à deux, on a pris la fuite sans se faire remarquer et on a marché pendant un petit moment jusquà un village kurde. Je ne sais pas comment s'appelait ce village mais il était près de Kalak. Les Pesh Merga nous ont reçus et après environ trois heures, ils nous ont conduits au quartier général du corps dans la province d'Arbil où on a vu trois autres soldats qui sétaient rendus. On est resté là-bas pendant deux jours. Quatre journalistes étrangers sont venus nous poser des questions mais ils nous ont seulement filmés de dos et nos têtes étaient couvertes. On ne leur a pas donné nos noms, ni des détails sur nos unités. Puis aujourdhui, ils nous ont emmenés dans ce camp dans deux Coasters [minibus], chacun contenant 25 soldats. D'autres avaient fui notre unité avant nous. Certains d'entre eux étaient retournés vers leurs familles, dans le sud. Ceux qui occupaient des rangs supérieurs sont restés avec le corps. Ils ne peuvent se permettre de prendre la fuite car les Services militaires de renseignement ont beaucoup d'informations sur eux et peuvent facilement atteindre leurs familles. On est jeune mais on se sent vieux. On veut retrouver notre vie. »

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