Deux articles publiés dans le magazine québécois ICI du 4 décembre 2003.
 

La force de rêver

Plongée dans un monde de souffrance, de fatigue et de peur où l'espoir ne veut pas mourir. Bienvenue en Israël.

Par Pierre Thibeault

 

Lumière. Magique et poétique lumière qui jette son aura sur tout le paysage environnant alors que le minibus nous ramène de l'aéroport Ben Gourion vers Jérusalem. Lumière. Mystique et sidérale lumière qui plonge sur les pierres de Jérusalem et les fait briller comme autant d'oasis au centre du désert. Et bientôt, les remparts de la vieille ville et son kilomètre carré de sainteté que se partagent parfois, se disputent souvent, les trois grandes religions monothéistes de ce monde. Nous voilà en Israël, au cœur d'un pays complexe, terre de passions, de déchirures, mais aussi, envers et contre tout, terre d'espoir.

Ici sont installés plus de 4 000 journalistes étrangers. La plus forte concentration de presse du monde. Ils vivent en ce lieu, l'observent, le scrutent, le dissèquent. « Israël est un havre de paix pour les journalistes », nous confie d'ailleurs un journaliste arabe israélien qui nous demande de respecter son anonymat pour des raisons évidentes de sécurité. Il est si facile, ici, d'être considéré comme un traître. « C'est absolument paradoxal et ironique qu'en tant que Palestinien, j'aie besoin de la liberté et de la sécurité d'Israël pour bien faire mon travail », ajoute-t-il.

« Havre de paix. » « Sécurité. » « Liberté. » Trois mots qui ne viennent que rarement à l'esprit en Occident lorsqu'il s'agit d'évoquer Israël. Et pourtant, hors les contrôles et autres détecteurs de métal qui se succèdent, des restaurants aux musées, des hôtels aux marchés, rien ici ne rappelle l'état de guerre permanent que nous renvoient jour après jour les médias. En surface du moins. Car lorsqu'on creuse un peu, que les Israéliens nous offrent une brèche dans la carapace dont ils s'enveloppent, lorsqu'ils nous ouvrent leur cœur, c'est la fatigue et la peur que l'on peut lire.

Lassés, les Israéliens le sont. De cette incompréhension, de ce refus d'accepter leur simple existence qu'ils lisent dans le regard de l'autre, arabe bien sûr, mais aussi, et de plus en plus, occidental. « Ce qui est en cause ici, c'est l'essence même d'Israël, admet l'éminent journaliste et présentateur de nouvelles à la télévision israélienne, Emmanuel Halperin. Les principaux dirigeants et faiseurs d'opinion arabes et musulmans tentent par tous les moyens possibles de faire croire qu'Israël est un accident de l'histoire. Et ce qui est grave, c'est que cette idée se répand dans l'opinion publique occidentale. Dans son livre Géopolitique du chaos, le rédacteur en chef du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet, a écrit « peuple juif » entre guillemets. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m'a dit qu'on lui avait recommandé de le faire sans quoi sa prose risquait de légitimer l'existence du sionisme et donc de l'État juif d'Israël. »

Dialogue et altérité

Fatigués d'avoir sans cesse à revendiquer leur droit à la paix, à la sérénité, les Israéliens sont cependant tenaces. Des centaines d'attentats monstrueux plus tard, nous les découvrons fiers et forts, malgré leur fatigue. Ils ont trop souffert pour ne plus y croire. Mais ils ont peur. Peur pour cet enfant qui emprunte matin et soir l'autobus pour se rendre à l'école. Peur pour ce parent qui se rend au marché faire ses emplettes. Peur du moindre déplacement. Mais ce sentiment n'est pas de la panique. Car cette peur s'exprime surtout à l'endroit du proche, de l'autre. Bien peu craignent pour leur propre vie. La résignation ne fait pas partie de leur expérience.

Et, malgré la méfiance, ils sont plusieurs à tenter de promouvoir le dialogue avec le million d'Arabes israéliens qui vivent parmi eux, ces Palestiniens qui sont aussi citoyens d'Israël. Mazal Renford dirige le Conseil international des femmes Golda Meir, un organisme fondé en 1961 et qui forme depuis cette date des femmes de partout dans le monde afin qu'elles puissent jouer un rôle important dans le développement de leur pays respectif. En 1995, elle organise son premier programme avec des femmes palestiniennes. « Au lendemain de notre rencontre initiale, nous avons appris qu'un terrible attentat avait fait des dizaines de victimes à Jérusalem. Ma première réaction fut la colère. Je voulais tout arrêter. Lorsque je suis arrivée au Centre, les participantes palestiniennes gardaient la tête basse. Je sentais leur tristesse. Nous avons décidé de continuer notre programme et, durant un mois, nous avons cherché à prouver qu'au-delà des fanatismes, il y avait les gens ordinaires qui veulent croire en la paix par le dialogue. »

Le dialogue, c'est aussi l'affaire du père Schoufani. Arabe israélien d'obédience chrétienne, ce prêtre basé à Haïfa a organisé cette année un étrange et salutaire événement. Pendant quelques mois, il a rassemblé 150 Palestiniens et autant d'Israéliens autour de la shoah. Pour la première fois, des Arabes acceptaient d'écouter les Juifs parler de leur histoire, de leur souffrance. « Nous avons décidé de laisser de côté le conflit qui nous oppose en ce moment pour remonter à l'essence, pour réussir à ne former qu'un dans la compréhension du besoin de sécurité du peuple juif. Le manque de connaissance de ce fait dans la population arabe est un des plus importants obstacles à la résolution de ce conflit. »

Mettant en pratique la philosophie d'Emmanuel Lévinas, le projet du père Schoufani s'est conclu par une visite à Auschwitz au cours de laquelle « les Palestiniens et les Israéliens présents se sont tous sentis en communion avec l'humanité qui les fonde. Le présent est toujours vécu avec passion sans retour sur l'histoire, sans respect pour l'altérité. Pourtant, dans ce conflit, il n'y pas 36 solutions, il n'y en a qu'une et c'est la connaissance de l'autre. Tous les accords de paix possibles pourront être signés, rien ne fonctionnera tant et aussi longtemps que nous, Arabes, n'aurons pas regagné la confiance des Juifs israéliens. » Une parole de sagesse que celle de cet ecclésiastique arabe, une parole encore solitaire dans un déluge d'ignorance et de haine.

Noyer la judéité

Car la négation du caractère juif d'Israël participe du discours des Arabes israéliens que nous rencontrerons tout au long du périple qui nous mènera de Jérusalem à Eilat, sur les bords de la mer Rouge, de Haïfa aux hauteurs du Golan, de Massada à Tel Aviv. Qu'ils soient députés à la Knesset ou simples marchands, membres d'ONG ou journalistes, deux constan-tes reviennent dans leurs discours. D'abord, aucun d'entre eux ne reconnaît de légitimité à l'existence de l'État juif d'Israël. Lorsqu'ils avancent des propositions de paix ou s'impliquent dans les débats, c'est avant tout par pragmatisme et réalisme qu'ils le font. « Bien sûr, le peuple juif existe, mais il est hors de question pour moi de reconnaître Israël en tant qu'État juif », admet d'ailleurs Issam Makhoul, député arabe du Front démocratique pour la paix et l'égalité au parlement israélien.

D'autres vont plus loin encore. C'est le cas, entre autres, de l'intellectuel Mahdi F. Abdul Hadi, directeur du Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs (PASSIA), un think tank palestinien indépendant basé à Jérusalem-Est. Pour lui, l'avenir ne peut que mener à la création d'un seul État pour les deux peuples. « Nous vivons au quotidien le binationalisme sans le système. Mentalement, nous vivons dans des mondes différents alors que, physiquement, nos vies sont imbriquées les unes dans les autres. »

Autre constante, il n'est pas un Arabe israélien parmi ceux rencontrés qui ait émis le moindre désir de déménager en Palestine le jour où celle-ci constituera un pays libre et autonome. Si certains travaillent à mettre fin à la discrimination dont ils sont encore trop souvent victimes afin de participer pleinement à la vie de l'État hébreu, d'autres ont des visées bien différentes. « La plupart d'entre nous resteront en Israël, ajoute Makhoul. Nous continuerons notre travail de l'intérieur jusqu'au jour où, démographiquement, Israël ne pourra plus prétendre à son caractère juif. »

Malgré cette adversité qui ne semble vouloir ou pouvoir s'estomper, partout dans les rues et les bureaux de Tel Aviv ou de Jérusalem on croise des gens ordinaires comme des politiciens, des journalistes et des intellectuels juifs qui persévèrent dans l'espoir d'une résolution pacifique et juste du conflit. Ils sont plus de 60 % à souhaiter la création d'un État palestinien indépendant et une même proportion sait qu'il faudra bientôt évacuer les colonies de peuplement. Ils n'aiment pas la barrière de sécurité, mais souhaitent voir apparaître une réelle frontière entre les deux États. Ils en veulent à Arafat qui refuse dictatorialement l'aboutissement de tout processus de paix. Ils s'en prennent à la corruption de l'Autorité palestinienne qui affame sa population en détournant à son profit les fonds que lui verse la communauté internationale. Ils se désespèrent de voir les jeunes Palestiniens intoxiqués par leurs leaders dans la vénération du culte du martyr. Mais plus fort que tout, devant la barbarie et l'inculture, les Israéliens osent encore l'impensable. Ils osent encore rêver.

 

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Jeunes et Israéliens

 

Ils ont 15 ans, 25 au plus. Ils vivent à Jérusalem, Eilat ou dans les colonies. Ils regardent vers demain.

Par Pierre Thibeault

 

Ruby Wolbromsky est psychologue. Il a longtemps vécu à Montréal comme en témoignent éloquemment les bâtons de hockey de Jean Béliveau et d'Yvan Cournoyer qui trônent fièrement dans le bureau qu'il s'est installé à la maison. Aujourd'hui, il habite la colonie de Gush Etzion, à une dizaine de kilomètres de Jérusalem. Il a trois enfants. Il me parle de sa fille. « Elle et ses copines sortent souvent dans les bars de Jérusalem. Je suis conscient du risque que cela représente pour elles, mais je ne peux pas les en empêcher. Elles veulent vivre en liberté, mais elles ne sont pas inconscientes. Lorsqu'elles s'organisent des fêtes, elles se prennent en photo et choisissent à l'avance le cliché qu'il faudra exposer à leurs funérailles. Elles ont 15 ans et en sont déjà à mettre en scène leur propre enterrement. »

Sur la place centrale de Gush Etzion cette fois, je suis attablé devant une exotique et savoureuse salade pendant que le vieux Dylan me chante que « The times they are a-changin' ». Arrivent en chantant et tapant des mains cinq jeunes filles. Leurs rires fusent et la joie qui les habite me fait sourire. Elles se posent à une table près de la mienne poursuivant leurs chants, tapochant tout ce qu'elles trouvent pour rythmer leurs mélodies. Elles sont radieuses. Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Lévana. Elle célèbre ses 15 ans. « Nous avons peur tout le temps. Nous parlons tous les jours des possibilités d'attentats. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est la fête. Je revendique une journée par année d'insouciance. Je ne crois pas que ce soit trop demander. »

Partir ou rester

Au restaurant-bar Shonka, rue Hasoreg à Jérusalem, les cinq membres du personnel sont tous dans la vingtaine. Derrière le bar se trouve Méni, un jeune bellâtre de 23 ans qui se plaint de ce que les Israéliens font preuve de bien peu d'imagination lorsqu'il s'agit de commander un verre. « Ils demandent toujours une bière ou ces insipides boissons à base de vodka. Moi, c'est dans la préparation des cocktails que je m'éclate, pas en décapsulant une bouteille. Les touristes aiment plus la variété, mais il n'en vient presque plus depuis trois ans. »

Je commande un Jack Daniel's. Méni trouve enfin la bouteille parmi la centaine empilées sur le meuble immense et magnifique derrière lui. Il m'en sert une généreuse ration qu'il pose devant moi. Ici, pas d'instrument pour mesurer la quantité d'alcool servie. « C'est à ma discrétion. Plus le client m'est sympathique, plus je lui en sers.» Vu le contenu de mon verre, j'ai l'impression que nous avons beaucoup d'atomes crochus. Méni rêve du retour des touristes. Ou alors il partira. « L'Australie me tente beaucoup pour le climat, mais j'ai des amis et de la famille au Canada, à Toronto. Ce serait plus simple pour moi. » Je lui vante discrètement les vertus de Montréal par rapport à Toronto. Il me bombarde de questions auxquelles je réponds laconiquement pour suivre le débit effréné de ses paroles. Chamira et Daniella, deux des serveuses de l'établissement, se joignent à la discussion.

Chamira a déjà visité Toronto qu'elle a trouvée grise et froide. De toute façon, elle ne veut pas partir. Jamais. Ses parents lui ont enseigné des valeurs très libérales. C'est aussi le cas d'Iska, qui vient de nous rejoindre. « C'est ici que je suis née et c'est ici que je mourrai, dit-elle avec aplomb. Rien ne me fera quitter la terre d'Israël, ma terre. Mes parents ont vécu leur alyah [retour en terre d'Israël] après la guerre des Six Jours et ils seraient extrêmement déçus que je parte. Je ne les trahirai pas, je n'en ai aucune envie.»

Au contraire de Chamira et d'Iska, Daniella et Aliza ont connu une enfance et une éducation très strictes, profondément religieuse même, dans le cas de Daniella. « Moi, je veux partir. Ma famille vit dans le nord de l'Italie, près de Milan, et je leur rends souvent visite. Même si mes parents ne veulent pas que je quitte Israël, je partirai bientôt, au moins jusqu'à la fin de la terreur. Ça me fatigue beaucoup. Et puis, on ne voit plus d'étrangers ici. Ils ont peur de venir. » Même son de cloche chez Aliza. « J'ai un oncle et une tante qui vivent dans le New Jersey avec leurs enfants et ils m'ont déjà invitée à venir m'installer chez eux. Je partirai dès que j'aurai suffisamment d'argent. » Étonnant que les plus ancrés à leur terre parmi ces jeunes, tous nés en Israël, soient ceux qui furent éduqués dans le progressisme.

« Pourrai-je compter sur vous ? »

Âdina vient tout juste de fêter ses 21 ans. Voilà quelques mois, elle portait encore l'uniforme militaire. Difficile pour nous de l'imaginer un fusil mitrailleur Uzi entre les mains. Elle qui porte si bien son nom &endash; Âdina veut dire « délicate » en hébreu &endash; est née à Haïfa et travaille aujourd'hui au bar de l'hôtel Hilton de la station balnéaire de Eilat, la ville la plus au sud d'Israël et porte d'entrée sur la mer Rouge. Âdina parle dans un anglais parfait et avec passion de son avenir, de son désir de tomber amoureuse, de sa volonté d'ouvrir un restaurant dans sa ville natale avec celui qui acceptera de partager ses jours. « Bien sûr, j'ai peur que tout cela n'arrive jamais ou du moins pas où je le souhaiterais. Il y a tellement d'impondérables sur lesquels je n'ai aucun contrôle. Mais cela ne me rend que plus déterminée à obtenir ce que je veux. Un jour, alors que j'étais dans l'armée, un homme que je contrôlais m'a dit de retourner chez moi. Mais c'est ici, chez moi, pas en France ou au Canada. Chez moi, c'est Israël, parmi les miens. Je ne veux pas que l'histoire se répète. Et Israël, pour moi, c'est la garantie que mes enfants ne finiront pas comme mon grand-père, gazé dans des camps. »

Alors que je venais de la quitter, marchant vers ma prochaine destination, elle m'a rappelé. « Dites-moi, si le pire arrive, si je dois un jour quitter Israël, pourrai-je compter sur vous ? » Bien sûr, Âdina, bien sûr, mais ça n'arrivera pas, me suis-je entendu lui répondre.

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