Ajouter à la désolation

Le 16 mai 2003, à Casabalanca, cinq bombes humaines se font exploser presque simultanément en divers endroits de la ville et font de nombreux morts et davantage encore de blessés. Entre le 16 et le 19 mai, en Israël, des bombes humaines se font exploser dans diverses villes du pays, tuant et blessant plusieurs personnes. Voici les mots utilisés dans (le quotidien montréalais) La Presse pour rendre compte de ces attentats. En ce qui concerne le Maroc : « Attentats terroristes à Casablanca ». En ce qui concerne le premier des attentats en Israël : « Un kamikaze se fait exploser à Hébron ». Pas question de terrorisme dans ce dernier cas, ni dans cet article ni dans les autres. Pourtant, dans les deux séries, les événements sont de même nature. De même nature par la façon d'opérer : des explosions d'être humains. De même nature par le type d'endroits où ces explosions ont lieu : des lieux publics (centre commerciaux, restaurants, transports en commun) très fréquentés. De même nature par les cibles visées (visées, pas seulement atteintes) : des civils, hommes, femmes et enfants.

Comment justifier cette différence dans le traitement de l'information, plus précisément, dans le choix des mots retenus pour présenter des faits analogues ? Pourquoi, dans certains cas, qualifier de tels actes de terroristes et, dans d'autres, se refuser à le faire ? Le mot terroriste est lourd à porter, il stigmatise ceux qu'il désigne et on sait que les journalistes ne l'utilisent pas à la légère ; cette différence sémantique, moins anodine qu'il n'y paraît, n'est donc pas le fruit du hasard.

Depuis longtemps, de nombreux médias évitent systématiquement d'employer le mot terrorisme à propos de ce qui se passe en Israël. Ce serait, dit-on, risquer d'enflammer des passions qui, dans un conflit aussi brûlant, pourraient devenir incontrôlables. Ce serait aussi porter un jugement moral, ce qui n'est pas le rôle du journaliste. Comme le « terroriste » des uns serait le « résistant » ou le « combattant de la liberté » des autres, l'employer pour désigner une des parties serait prendre parti pour l'autre, ce qui est incompatible avec la neutralité du journaliste. Et, de toutes façons, ajoute-t-on, c'est un mot très difficile à définir, dont les sens sont multiples et les définitions floues.

Notons d'abord, que le fait que certains mots aient une charge affective et, parfois, un réel poids politico-juridique ne permet pas de conclure que le choix qu'on en fait ne dépend que de l'attitude ou du jugement de celui qui les emploie. Car, plus important que leur connotation, les mots - on aimerait ne pas devoir le rappeler - ont un sens (ce qui fait que le mot chou ne désigne jamais une carotte). L'emploi juste et véridique des mots NE dépend PAS principalement de la valeur subjective que veut leur donner celui qui parle, il dépend avant tout de la nature de ce qu'on veut désigner. De plus, comme l'a écrit André Pratte (rédacteur en chef du journal La Presse), le mot terrorisme correspond à « un concept utile qui, dans le sens commun, renvoie à quelque chose de spécifique » (La Presse, 15 avril 2002). Ne pas l'employer, c'est donc se priver de ce concept utile. Par ailleurs, presque tous les mots qui relèvent de la politique ont des sens nombreux et des définitions imprécises : que l'on songe, par exemple, à des mots comme justice ou liberté ! On s'en accommode pourtant.

Ensuite, l'argument de la neutralité. Il mérite que l'on s'y attarde plus longuement, car il présente l'apparence (mais l'apparence seulement !) de la sagesse. Ne pas employer le mot terrorisme pour désigner des faits qui répondent à sa définition sous prétexte que cela correspond à l'usage ou à la volonté d'une des parties, ce n'est pas faire preuve de neutralité. Car la neutralité, c'est précisément appeler les choses par leur nom, quelles que soient à ce sujet les positions, voire les pressions, des parties en cause. C'est un peu comme si un juge refusait de qualifier un acte de crime sous prétexte que cela correspond au désir du procureur de la Couronne. D'autre part, quelles sont, ici, les positions des parties en cause ? En général, Israël et ses partisans demandent que l'on emploie le mot terrorisme pour tout attentat qui vise délibérement des civils. Ceux qui s'y opposent sont les partisans des Palestiniens auteurs de ces actes. Si être neutre c'est n'adopter la position d'aucune des parties d'un débat ou d'un conflit, refuser le mot terrorisme pour des attaques contre un café ou un autobus, ce n'est pas être neutre !

Mais, plus important encore, pourquoi tous ces scrupules ne concernent-ils que les attaques dont la victime est Israël ? Les arguments « anti-mot-terroriste » ne sont-ils pas valables aussi pour les attentats du Maroc et ceux d'Arabie Saoudite, pour ceux de Bali et ceux de New-York ? Refuser de considérer comme terroriste l'attentat qui vise une pizzeria à Jérusalem ou une discothèque à Tel-Aviv et l'accepter pour celui qui vise un restaurant de Casablanca ou une discothèque à Bali, c'est donc prendre doublement parti. C'est prendre parti contre les victimes ET c'est dire que les victimes israéliennes ne doivent pas être considérées comme des victimes comme les autres. Au nom de quoi ?

Terroriste, un mot à éviter parce que, selon l'expression d'André Pratte, il « mine irrémédiablement la crédibilité de toute cause qui y est associée, [parce que] le mot lui-même sème la désolation » ? Pour certains, qui, dans le cas du seul Israël, condamnent le mot pour mieux défendre la chose, peut-être. Mais n'oubliez jamais, Mesdames et Messieurs les journalistes, que ce sont les terroristes qui tuent. Et que leurs victimes, si ignoblement arrachées à la vie, ont droit à la vérité de leur mort. Le nier, c'est ajouter à la désolation.

Annette Paquot
Directrice
Département de langues, linguistique et traduction
Université Laval
19 mai 2003

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