Le 24 mars, 2004

 

L'Europe chrétienne et ses valeurs incomparables

Par Dr Nadine Shenkar
Jérusalem Post http://www.fr.jpost.com

Depuis 2 000 ans, les Juifs se taisent. Peut-être serait-il temps qu'ils parlent. L'antisémitisme n'est et ne sera jamais éteint tant que le venin distillé par l'Eglise et repris par une infinité de voix religieuses, politiques, littéraires, artistiques, dans tous les pays européens sans exception aucune, et dans tous les siècles passés, tant que ce venin n'aura pas été extirpé des consciences et des mémoires. Au fond, pourquoi les Juifs ont-ils été tolérés, expulsés, bafoués, humiliés, massacrés, torturés, et pour finir destinés par les nazis à être rayés de l'humanité ?

Leur crime, et le seul que l'on puisse leur imputer, est qu'ils aient donné au monde ce trésor incommensurable qu'est la Tora d'Israël : la rigueur morale, l'amour du prochain, le respect inconditionnel de la vie, l'obsession de la justice, le génie prophétique, le culte de l'étude, de l'intelligence, sont les composants les plus évidents de leur tradition, tradition que les Chrétiens ont reprise avec les modifications que l'on sait, et que l'islam a lui aussi adopté avec ses variations et ses modulations.

Comme le soulignait Nietzsche dans 'Par-delà le Bien et le Mal' : "Dans l'Ancien Testament juif, le livre de la justice divine, on trouve des hommes, des choses, des paroles, d'un si grand style, que les textes sacrés des Grecs et des Hindous n'ont rien à mettre en regard. On est saisi de crainte et de respect en présence de ces vestiges prodigieux de ce que l'homme a été jadis, et c'est l'occasion de faire de tristes réflexions au sujet de l'antique Asie et de son promontoire avancé, l'Europe, qui s'obstine à croire qu'elle signifie par comparaison "Le Progrès de l'humanité". Le goût pour l'Ancien Testament est une pierre de touche de la grandeur ou de la médiocrité des âmes ; beaucoup trouveront plus à leur goût le Nouveau Testament, le livre de la grâce (il y règne une odeur douceâtre et renfermée de bigots et de petites âmes).

Avoir relié ensemble sous une même couverture l'Ancien Testament et le Nouveau, qui est le triomphe du goût rococo à tous égards, pour n'en faire qu'un seul livre, la Bible, le Livre par excellence, c'est peut-être la plus grande impudence et le pire péché contre l'esprit dont l'Europe littéraire se soit rendue coupable."

Non seulement le christianisme a dépouillé Israël de son patrimoine, mais encore il a eu l'audace de se déclarer 'verus Israël' et de s'appliquer avec un enthousiasme sacré à effacer par tous les moyens possibles la trace de ce peuple auquel, par le plus grand des hasards, Jésus appartenait...

La haine, distillée partout avec un art consommé, devait un jour ou l'autre aboutir à ses fins, à savoir l'éradication définitive de ce peuple, qui très petit par son nombre dans le monde, espère, et espérera toujours, en l'humanité...

Dès lors, tout fut permis par l'Eglise pour imposer à l'univers la vraie et seule foi : falsification des textes hébraïques, autodafés, calomnies, accusations abjectes qui font des Juifs des meurtriers d'enfants chrétiens ou des empoisonneurs de puits au Moyen Age, ou des groupes occultes dirigeant le monde...

Ne parlons pas, bien sûr, de l'ignominie où l'Eglise a voulu les jeter, on obtenant partout en Europe, que tous les métiers leur soient interdits hormis l'usure, que tous les quartiers de la ville leur soient fermés hormis le ghetto, n'évoquons plus les innombrables pogromes accomplis sous le signe de la croix, les bûchers sur lesquels on les brûlait vifs, jusqu'à la Shoah perpétrée en pays chrétien et européen.

Inutile de refaire ici le procès des crimes commis par l'Eglise pendant 2 000 ans, il est déjà inscrit dans l'histoire et rien ne pourra l'effacer.

Mais venons-en au c?ur du problème : les Juifs, oui, les Juifs, ont tué les dieux, où qu'ils soient et quels qu'ils soient. La Bible hébraïque a rendu caduques toutes les mythologies païennes qui ont asservi l'homme à la peur, à l'imbécillité, au culte du sacrifice humain et de la prostitution sacrée, comme l'attestent les textes anciens d'Ugarit ou de l'Egypte, pour ne citer que les plus célèbres.

Or, qu'on le veuille ou non, le christianisme est revenu, grâce à Paul de Tarse, aux mythes anciens (Osiris, Attis, Adonis) auxquels aucun juif, jusqu'à la fin des temps, ne pourra jamais adhérer : ceux d'un homme-Dieu ou d'un Dieu-homme qui, par un supplice romain abominable, dans le sang et la souffrance, aurait racheté l'humanité, humanité que rien n'a encore rachetée puisqu'elle continue dans la voie de la honte.

Il est donc temps que l'Eglise et ses fidèles renoncent une fois pour toutes à convertir les Juifs à une pensée qui va dans le sens diamétralement opposé à la leur : pour les Juifs, Dieu est l'infini, il n'a ni histoire, ni statues, ni incarnation...

Hélas, non contents que depuis un demi-siècle, les Juifs aient regagné leur antique patrie, les Européens s'acharnent à présent sur Israël, qui devient la brebis galeuse des nations et fait la une de tous les médias, alors que les horreurs perpétrées par le terrorisme international passent au second plan !

Il semble urgent que les Européens, au lieu de mettre de l'huile sur le feu dans le conflit, laissent Israéliens et Palestiniens parvenir à la paix (et ils y arriveront !) et fassent plutôt leur confession collective au terme de laquelle ils demanderaient enfin pardon à leurs millions de victimes.

Deux mille ans d'histoire européenne, dont on ne saurait effacer une culture splendide, offrent aussi, hélas, le sinistre tableau d'une violence, d'une cruauté et d'une barbarie sans pareilles (guerres fratricides, croisades meurtrières, Inquisition, bûchers, déportation de millions de Noirs africains vendus comme esclaves, génocides des Indiens d'Amérique de Nord et du Sud, du million d'Aborigènes d'Australie, de six millions de Juifs, des 20 millions de Russes tués par Staline ou son régime, du million d'Arabes tués par les Français en Algérie, de l'horrible boucherie récente des Balkans, pour ne citer que les exemples les plus tragiques...

La rédemption existe, celle de l'homme par l'homme, celle de l'humain qui pourra enfin regarder le visage de l'autre et y voir celui de son prochain, qui pourra enfin dire, à l'inverse de Caïn, "Oui, je suis le gardien de mon frère !".

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