La politique du ruban blanc
Comment le Québec passe à côté du débat sur l'Irak
Par Christian Rioux
Le Devoir, Montréal
Édition du samedi 6 et du dimanche 7 décembre 2003Habituellement correspondant du Devoir à Paris, Christian Rioux est actuellement invité par la Fondation Nieman à l'université Harvard de Boston, où il s'intéresse aux effets de la mondialisation sur les identités nationales.
Vous connaissez probablement l'anecdote. Lors du dernier débat des chefs, les trois leaders québécois se sont présentés au studio de télévision en soignant leur apparence. Tous arboraient le petit ruban blanc des opposants à la guerre en Irak.
Tous, sauf Mario Dumont qui n'y avait peut-être tout simplement pas songé. Paniqués, ses conseillers durent le convaincre qu'il courait au suicide s'il ne se conformait pas à la rectitude politique et vestimentaire de l'heure. Qu'il passerait pour un va-t-en-guerre s'il s'entêtait à déroger à l'orthodoxie du jour. L'histoire ne dit pas si, en épinglant son ruban blanc, Mario Dumont mettait de côté ses convictions profondes ou s'il exprimait le mépris que manifestent parfois nos débats politiques à l'égard des grandes questions stratégiques qui secouent la planète.
L'exemple illustre comment s'est construit l'unanimisme qui caractérise généralement, au Québec, le débat sur la stratégie à suivre en Irak. Un autre exemple de cet inquiétant conformisme me vient du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Alors que le congrès nous proposait des échanges contradictoires passionnants sur la plupart des questions à l'ordre du jour, les invités de l'atelier sur l'Irak s'entendaient comme larrons en foire.
Pendant qu'on croisait le fer sur la télé-réalité, le dernier film de Jean-Claude Labrecque et les plogues culturelles, l'atelier sur l'Irak n'a pas dépassé les poncifs d'usage sur l'empire américain et l'unilatéralisme de George W. Bush. Il a même donné lieu à certaines affirmations surréalistes, comme cette déclaration de John McArthur, éditeur du magazine Harper's, selon laquelle il n'y a plus de journalisme aux États-Unis. Une affirmation à laquelle la centaine de journalistes présents (dont les modèles journalistiques sont le plus souvent américains) n'a étrangement rien trouvé à redire.
Invité depuis trois mois par la Fondation Nieman de l'université Harvard (à Boston), j'ai le bonheur de constater que, malgré des dérapages certains dans les premiers moments de la guerre, le débat sur l'Irak traverse aujourd'hui toutes les couches de la société américaine. C'est ce que démontrent éloquemment les mauvais sondages du président, qui est loin d'être assuré d'une réélection en 2004. Certes, une partie de la presse américaine (et en particulier la télévision) s'est sentie interpellée par les hymnes nationaux. Mais, de nombreux médias ont su garder le sens de la mesure. ll ne se passe pas un jour sans que la politique de George W. Bush en Irak ne fasse l'objet de critiques approfondies dans les pages du New York Times ou de revues de qualité comme la réputée New York Review of Books.
Ce débat tranche radicalement avec l'unanimisme que je retrouve chaque fois que je reviens au Québec. Ici, la moindre question à l'égard des mouvements pacifistes suffit à vous classer dans le camps des bushistes unilatéraux et à déclencher une volée de courriels. J'en conclus que le Québec est en train de passer à côté d'un débat qui pourrait déterminer les clivages politiques du prochain quart de siècle. Ceux qui veulent faire du Québec un pays qui aura droit à sa propre voix à l'ONU devraient s'en inquiéter plus que les autres.
L'empire
Effrayer le bon peuple avec les États-Unis est finalement chose assez simple. Il suffit de prononcer le mot empire pour faire l'unanimité. Dans le dictionnaire de la political correctness, l'empire ne pouvant représenter que le mal (pour reprendre une expression popularisée par George W. Bush lui-même). À plus forte raison, si cet empire agit unilatéralement, c'est qu'il a doublement tort. Voilà comment le débat sur les moyens, la légalité et la manière d'agir souvent critiquable des dirigeants américains en est venu à éclipser toute pensée géopolitique et stratégique.
Faut-il rappeler que l'empire n'est pas toujours un mal ? À Vienne, Beethoven attendait les armées napoléoniennes en libératrices. Celles-ci arrivaient avec les immenses conquêtes démocratiques de la Révolution française. Les Slovènes honorent d'ailleurs toujours la mémoire d'un empereur qui leur a offert leur premier espace de liberté.
Demandons-nous où seraient aujourd'hui les dissidents tchèques, russes et géorgiens si la superpuissance américaine -- comme on disait à l'époque -- avait cédé au pacifisme, si elle était rentrée sagement à la maison comme on le lui conseillait ou cédé à la politique de la troisième voie que défendait de Gaulle. Il ne suffit pas de prononcer le mot empire pour régler la question. S'est-on demandé pourquoi le Canada n'était pas devenu une colonie ni une dictature militaire alors qu'il vit plus que n'importe quel autre pays du globe sous l'aile protectrice des Américains (au point de leur confier sa défense) ? L'exemple canadien illustre toute la complexité de cet empire d'un nouveau genre, de cette force hégémonique radicalement différente des anciennes puissances coloniales.
C'est pourquoi un intellectuel de gauche comme Michael Walser refuse d'appeler empire un pays qui a contre lui la majorité des gouvernements du monde et qui est incapable de faire obéir ses plus proches voisins, comme le Canada et le Mexique. Drôle d'empire, en effet, que celui qui n'est absolument pas prêt à en assumer les coûts économiques et qui ne parvient pas à justifier et à appliquer la règle impériale à cause de son engagement public envers la démocratie, ironise l'éditeur du magazine américain Dissent (automne 2003). Décidément, George W. Bush aurait des leçons à recevoir de Saddam Hussein !
Le refus de la politique
Comme nous le montre Walser, la politique ne peut pas seulement être faite de la répétition inlassable de grands principes généraux. Oui, la guerre en Irak était illégale (si l'on accepte que la légalité soit définie par le Conseil de sécurité de l'ONU -- qui n'est pas composée que de démocraties). Oui, George W. Bush a menti sur les armes de destruction massive (comme le disait depuis des mois l'ancien inspecteur américain Scott Ritter). Oui, les États-Unis ont agi unilatéralement (après avoir tout de même tenté de convaincre l'ONU).
Mais qu'en est-il de la position de nos moralisateurs sur le Moyen-Orient et la façon de combattre l'islamisme qui est à la source du terrorisme ? Cette question ne les intéresse généralement pas. Si bien que, derrière le moralisme des pacifistes, se cache un refus subtil de la politique. Le refus d'examiner comment doit agir la première puissance du globe dans le monde qui est le nôtre (et non dans le monde idéal des pacifistes) pour faire avancer la démocratie dans une région qui s'en éloigne un peu plus chaque jour.
Les opposants à toute action en Irak ne nous disent pas ce qu'il faut faire pour combattre l'extrémisme islamiste qui a pris la relève des totalitarismes de gauche et de droite dans de nombreux pays musulmans, quand ce n'est pas dans les populations arabes des pays occidentaux. On aurait tort d'expliquer l'islamisme par le seul unilatéralisme américain, ou la domination israélienne sur les territoires palestiniens occupés. Ses sources doivent être cherchées dans les pays où il se développe, pas dans les conditions extérieures.
Il est trop facile d'accuser Israël et les États-Unis d'être la cause des attentats suicide. Comment, alors, expliquer la montée de l'islamisme dans des pays qui n'ont jamais eu à souffrir de la politique américaine et de la menace d'Israël, comme le Pakistan, la Turquie et l'Indonésie ? Même si cela n'est pas toujours clair dans la rhétorique américaine, le combat contre le terrorisme n'a de sens que s'il s'attaque à l'extrémisme islamiste qui s'exprime aussi bien dans les actions kamikazes que dans les propos racistes du président de la Malaisie.
Ceux qui démonisent l'action américaine n'ont jamais expliqué ce qu'il faut faire avec la poudrière du Moyen-Orient. Faut-il s'en désintéresser comme l'ont déjà fait l'Europe et les États-Unis, en prenant soin de protéger les potentats saoudiens, syriens et irakiens ? Que cela fasse plaisir ou pas, une présence militaire américaine sera essentielle au Moyen-Orient pour longtemps encore. Comme elle le fut à une autre époque en Europe. Cette présence demeure la seule façon d'empêcher le Moyen-Orient de mettre littéralement le feu à la planète.
On parle beaucoup d'antiaméricanisme ces jours-ci. Il me semble que c'est plutôt l'inconscience des dangers que la pensée totalitaire fait courir au monde qui explique l'unanimisme québécois. Une inconscience qui n'est pas si éloignée de celle qui a caractérisé la gauche européenne et américaine pendant la guerre froide. On ne s'étonnera donc pas de retrouver dans ce courant de pensée un intellectuel comme Noam Chomsky qui s'était entêté à nier le génocide cambodgien et ses 1,6 million de morts.
Une action pleine de défauts
L'action américaine en Irak est pleine de défauts. Elle a particulièrement fait preuve d'une maladresse injustifiable à l'égard des alliés européens et canadien. Elle a tenté de justifier par un mensonge grossier sur les armes de destruction massive une action qui ne trouve son sens que dans la lutte contre l'islamisme et pour la stabilisation d'une région qui sécrète les principaux dangers de l'époque. Mais, maintenant que cette guerre a été menée, il serait irresponsable de souhaiter l'échec américain ou un retrait précipité. Ce serait, notamment, reporter la cause de la démocratie aux calendes grecques.
Au lieu de traiter le président Bush de terroriste, les opposants à l'unilatéralisme devraient prendre la mesure des changements intervenus dans la politique étrangère américaine depuis les événements du 11 septembre. Ils devraient en particulier se réjouir du retour dans les discours officiels de certains idéaux démocratiques, comme l'illustre l'allocution prononcée par George W. Bush à Londres le 19 novembre dernier. Ce n'était guère le cas à l'époque d'Henry Kissinger, où le cynisme politique n'avait d'équivalent que le soutien aux despotes régionaux qui servaient la politique américaine. Certes, cette époque n'est pas entièrement terminée. Mais il faut être sourd pour ne pas entendre les discours de ceux qui affirment que la stabilisation du Moyen-Orient est indissociable de la démocratie. C'est dire combien les mouvements pour les droits civiques ont changé l'Amérique depuis les renversements de Mossadegh, en Iran, et d'Allende, au Chili. L'intervention au Kosovo et l'apparition dans les pays démocratiques de cette idée nouvelle appelée «devoir d'ingérence» sont des phénomènes radicalement nouveaux. Il serait temps que la gauche mette ses pendules à l'heure.
Aujourd'hui, pour la première fois, il est possible de construire un consensus transatlantique qui affirmerait que la stabilité globale ne peut être atteinte que par la mondialisation de la démocratie, faisait remarquer avec justesse Ralf Fiecks, co-président de la fondation allemande Heinrich Böll. Ce consensus démocratique a guidé l'action commune de l'Europe et des États-Unis dans les Balkans. Pourquoi pas au Moyen-Orient ? Ceux qui s'amusent à traiter George W. Bush de terroriste, comme le proclamaient les pancartes de Londres la semaine dernière, ne prennent pas cette direction. Ils font le jeu des kamikazes et creusent leur propre tombe en effaçant la frontière entre la démocratie et la et la terreur.
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