Un antisémitisme relooké Par Nathan Weinstock
La température ambiante
Rien qu'au cours des deux ou trois dernières années, trois synagogues ont fait l'objet d'actes de violence graves en Belgique (incendie à Anderlecht, mitraillage à Charleroi, jets de cocktails Molotov à Schaerbeek). Par ailleurs, on a réduit en cendres un magasin d'alimentation cachère, maculé d'inscriptions antisémites le Mémorial de la Déportation, roué de coups un Grand Rabbin de Bruxelles, conspué, injurié et molesté à diverses reprises les Grand Rabbin sépharade et le rabbin orthodoxe de la capitale et tabassé à plusieurs reprises, à la sortie de leur établissement, les élèves de l'Athénée «Maïmonide » à Bruxelles et de l'école «Tachkémoni» à Anvers. À Bruxelles, depuis des années, la principale école juive ne fréquente plus les piscines publiques en raison de la multiplication des incidents antisémites (dans telle piscine de l'agglomération, chacun peut observer des enfants d'origine maghrébine se saluant de manière routinière par un «Heil Hitler» retentissant). Au mois de juin 2004, des enfants de l'école «Ganénou» se font violemment agresser lors de la visite d'un musée malinois par des écoliers flamands qui s'étaient aperçus que l'un des enfants juifs portait une étoile de David. En 2004 toujours, plusieurs quittent le prestigieux «Lycée français» pour l'école «Ganénou», non par désir de fréquenter un «établissement juif mais en alléguant les tracasseries antisémites incessantes que leur infligent leurs condisciples. Au cours des deux dernières années, deux enseignants juifs bruxellois au moins, victimes du comportement antisémite de leurs élèves d'origine maghrébine, se sont vu conseiller par la direction de l'établissement une mutation vers une autre école
On me dira qu'il ne faut pas dramatiser. Nous ne revivons évidemment pas la flambée antisémite des années trente. Sans doute. Mais je constate que l'école juive que fréquentent mes petits-enfants doit être gardée comme une forteresse, que par mesure de prudence même la crèche du Centre Communautaire Laïc Juif a recours à la protection offerte par des policiers armés. Comment qualifieriez-vous le climat d'un pays où les garderies d'enfants juifs doivent être placés sous haute surveillance? Où des parents effectuent périodiquement des tours de garde autour des écoles juives par crainte d'attentats? Où tout local juif se reconnaît au premier coup d'il par une surveillance constante et la présence de blocs de béton destinés à prévenir les attentats? Remarquez aussi qu'il suffit de lire le courrier des lecteurs dans la presse - j'entends la grande presse démocratique, bien sûr, et non quelque obscure feuille d'extrême droite - ou de dresser l'oreille au supermarché pour entendre fuser à nouveau des propos antisémites. Et, de plus en plus fréquemment, retentir à l'égard des Juifs le vocabulaire ordurier raciste, sans fard ni précautions oratoires. Il fut un temps où tout commentaire antisémite disqualifiait son auteur. Jamais on n'a entendu proclamer aussi fréquemment qu'aujourd'hui le refus de tout discrimination. Mais elle est décidément bien loin l'époque où l'on vous traitait par délicatesse d' «Israélite» de crainte que nous ne vous sentiez blessé par le mot «Juif»...
Plus préoccupant que les incidents eux-mêmes est le constat que l'opinion, gagnée par l'accoutumance, demeure indifférente à cette montée sournoise d'un antisémitisme de plus en plus ouvertement assumé et exprimé. Insensiblement, les Juifs de Belgique se sont graduellement habitués à vivre, eux et leurs familles, à l'ombre d'une menace diffuse et perpétuelle. Et on reste atterré devant la passivité monumentale de la Ligue belge des droits de l'Homme, d'«Amnesty International», du Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie et de notre très officiel Centre pour l'Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme. De même que nos gouvernants ou les Églises, les professionnels de l'antiracisme n'estiment pas devoir vraiment prendre cela au tragique. Après les attentats du 11 septembre 2001 ces bonnes âmes s'étaient pourtant empressées de lancer une gigantesque campagne médiatique («Terroristes? Non : terrorisés!»). Il s'agissait de combattre préventivement un hypothétique risque de dérapage xénophobe anti-arabe qui ne s'est (heureusement!) jamais matérialisé. Attitude qui contraste avec le manque sidérant d'intérêt manifesté pour l'antisémitisme qui sévit concrètement dans notre plat pays .
Si l'on insiste auprès des «autorités» sur la gravité du symptôme que représente ce déferlement de violences anti-juives, on s'attire la réplique qu'il faut éviter d'«importer» en Belgique le conflit du Proche-Orient. Réponse qui constitue une quadruple imposture:
en premier lieu parce qu'elle confond délibérément victimes et agresseurs, artificiellement mis sur le même pied, ce qui constitue ni plus ni moins qu'une forme de négationnisme en temps réel. Faut&endash;il rappeler qu'il n'y a pas d'agressions «de part et d'autre», mais uniquement des attentats et des agressions visant la communauté juive de Belgique?
ensuite parce qu'elle tend à culpabiliser et à disqualifier les victimes («vous importez le conflit chez nous») au lieu de les soutenir et de les réconforter. Attitude qui constitue également une fuite de devant ses responsabilités: les actes criminels racistes qui se déroulent en Belgique constituent un problème éminemment belge.
troisièmement, dans la mesure où l'on minimise scandaleusement le problème, réduit à une sorte d'excroissance du conflit importé de l'extérieur qui échapperait en quelque sorte à la responsabilité des autorités locales.
en dernier lieu - et ce n'est pas le moins significatif - par ce que cette expression «importé du Proche-Orient» contient d'injurieux et de discriminatoire, à l'égard des victimes, les Juifs &endash; implicitement décrits de la sorte comme des citoyens problématiques et singularisés comme des fauteurs de troubles. De même &endash; soit dit en passant - que les auteurs, renvoyés à leur origine immigrée en dépit de leur statut légal. Autrement dit, en tenant ce langage, les politiques se sont appropriés le vocabulaire et le mode de pensée de ce même «Vlaams Blok» que l'on se plait à vitupérer à longueur de journée.
Mais l'inquiétante montée de la violence raciste antisémite que je viens d'évoquer, du business as usual. L'ordinaire du Dutrouxland. Et il en faudrait apparemment bien plus pour donner l'alarme. Péguy disait qu'il y a pire qu'une âme perverse, c'est une âme habituée, Eh bien, tout en criant vertueusement «plus jamais ça!», nous nous y sommes accoutumés. Formidablement même .
Soyons équitables. Cette stupéfiante indifférence ne s'applique pas qu'à la Belgique. À ceci près que depuis quelques mois, le Président Chirac, par exemple, a redressé la barre pour ce qui est de la France. Un réactionnaire, s'écrieront certains, cet homme-là? Je crains bien que oui. Mais Jospin, lui, refusait de voir et de condamner l'antisémitisme comme si son socialisme était un idéal qu'il craignait d'écorner en le mettant à l'épreuve de la pratique
Du reste, tout compte fait face à l'Europe, la Belgique ne détonne guère. Car c'est bien la Communauté Européenne qui a cherché à dissimuler en 2003 les conclusions de l'enquête sur l'antisémitisme réalisée (à sa demande) par le Centre de recherches sur l'antisémitisme de l'Université technique de Berlin. La recherche qu'elle avait commanditée mettait malencontreusement en relief la montée inquiétante de l'antisémitisme en milieu musulman que l'on estimait inopportun de relever. Il fallait éviter de «stigmatiser» des antisémites qui ne se conforment pas au cliché éculé du néo-nazi buveur de bière. Sous-entendu: ces jeunes désorientés ne font qu'exprimer leur «désespoir» et un légitime désarroi. On a donc étouffé le rapport de l'enquête. Jusqu'à ce que le Financial Times s'avise d'en révéler l'existence. Face aux protestations il fallut bien trouver un prétexte pour invalider le rapport et entreprendre une nouvelle recherche. Celle-ci avait démontré une convergence inquiétante entre pro-Palestiniens et antisémites ainsi que le rôle proéminent de certains jeunes Musulmans des banlieues. Comme ce n'est apparemment pas ce que l'on souhaitait entendre, le European Monitoring Center on Racism and Xenophobia a diffusé un résumé controuvé de l'enquête qui lui faisait dire que les actes antisémites étaient surtout le fait de jeunes «blancs» d'extrême droite. Entre une vérité dérangeante et un stéréotype «politiquement correct», il n'y avait pas à balancer.
Voilà qui illustre admirablement - au-delà de la confirmation de l'adage qu'il n'y de pire sourd que qui ne veut entendre - la nouvelle doxa. On dénoncera impitoyablement l'antisémitisme s'il se présente sous sa variante classique d'extrême droite. Mais si la haine du Juif se réclame d'une «juste cause» et d'un «sentiment de désespoir», on banalise... Le poids de l'électorat juif est d'ailleurs insignifiant
Il vaut d'ailleurs la peine de s'arrêter un moment sur la curieuse argumentation qui consiste à se monter compréhensif, sinon à légitimer, la haine du Juif du moment qu'elle se revendique d'un sentiment de déréliction ou d'humiliation. Accepter que l'on cherche à rendre la communauté juive de Belgique responsable des malheurs réels ou supposés des immigrés revient à cautionner une politique du bouc émissaire. Et de donner ainsi dans le panneau de l'antisémitisme alors qu'il s'agit précisément de le combattre. Une analogie s'impose: en 1933 la situation des chômeurs allemands était désespérée. Et nombre d'entre eux ont rejoint le camp nazi, convaincus que le Juif est la cause de tous leurs malheurs On condamne sans réticences la politique du bouc émissaire que pratique l'extrême droite vis-à-vis des immigrés. C'est avec la même vigueur qu'on doit la dénoncer lorsqu'elle vise les Juifs. Même si elle émane de milieux dits défavorisés: il n'y a pas de «bon» racisme.
La haine du Juif
La judéophobie plonge ses racines dans un passé lointain, bien au-delà de notre héritage gréco-latin. Elle st si profondément enracinée dans notre civilisation qu'elle paraît consubstantielle à elle, comme si elle en constituait en quelque sorte un fondement inavoué. Signalée d'abord dans l'Égypte ancienne, l'aversion envers les Juifs a été transmise aux Grecs et récoltée ensuite par le Romains. Ce legs a imprégné à son tour le christianisme primitif et colorié de manière décisive la société chrétienne médiévale à travers des penseurs aussi influents qu'un Pierre le Vénérable, qui était convaincu de l'«animalité» des Juifs. Dans la mesure même où les Chrétiens se veulent les continuateurs du judaïsme, ils se voient condamnés à se purifier continuellement de leur part maudite, de cette filiation tout à la fois revendiquée et rejetée. C'est dans cette rupture sans cesse recommencée que gît la source jamais tarie de la haine du Juif, du «père» renié. Cette tradition était trop bien ancrée dans l'imaginaire occidental (toute la littérature médiévale en témoigne) pour s'évanouir à l'ère des Lumières. Elle le pouvait d'autant moins que le judaïsme &endash; fût-ce comme objet de rejet ou comme invitation à la tolérance &endash; a représenté la référence première de l'idéologie rationaliste en voie de constitution. Quoi d'étonnant dans ces conditions à ce que ces remugles du passé &endash; jamais aboli quoi que l'on dise - aient puissamment alimenté toute la gamme des idéologies modernes?
À travers ses multiples métamorphoses apparentes quant à la forme, l'antisémitisme se caractérise par son invariance pour ce qui est du fond. Relisez la narration que a laissé Philon d'Alexandrie du terrible pogrom qui a ravagé sa ville natale en l'an 38 de l'ère chrétienne. On se croirait à Blois au moyen âge, dans la «zone de résidence» tsariste au début du XXe siècle, à Constantine en 1934 ou en Pologne à la veille pu au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Il existe évidemment entre l'anti-judaïsme chrétien, l'antisémitisme du XIXe siècle et le racisme nazi de profondes différences. Mais tous ces courants se rejoignent sur un point nodal: éliminer le Juif de notre horizon.
C'est que l'antisémite n'est jamais à court de motifs pour assouvir sa haine du Juif. Tantôt il lui reproche sa richesse, tantôt sa pauvreté. Ici, on s'agace de le voir occuper trop visiblement l'avant-scène, là on s'indigne qu'il reste tapi dans l'ombre. Religieux, on lui en veut de rester fanatiquement accroché à ses traditions, incroyant c'est un athée qui sape les bases mêmes de notre société. Lorsqu'il est puissant c'est qu'il contrôle le monde, démuni il vit aux crochets d'autrui. On ne lui pardonnera ni l'échec ni (surtout) la réussite. Bref, on perd son temps en cherchant à raisonner l'antisémite. Sa passion est sans raison, elle se nourrit d'elle-même et les justifications avancées ne sont qu'autant de rationalisations d'une pulsion profonde. On peut tenter de canaliser ou de maîtriser une pulsion, mais elle ne se discute pas. Dans ce système de pensée clos il est entendu une fois pour toutes que le Juif a toujours tort, quoi qu'il fasse. Tort d'exister surtout. L'antisémitisme se reconnaît d'abord à ce besoin irrépressible de recommencer sans cesse le procès du Juif, tenu une fois pour toutes pour perfide et démoniaque .
Mais surtout que l'on cesse de nous bassiner avec cette vieille sornette qui voudrait que l'antisémitisme soit nécessairement «de droite». De droite Charles Fourier et le fouriériste Toussenel? De droite les anarchistes Pouget et Proudhon et Bakounine? De droite le Jaurès antijuif de 1895 qui applaudissait dans le Dépêche de Toulouse aux éructations de la foule de Constantine hurlant «Mort aux Juifs!»? De droite les collaborateurs de la Revue Socialiste de la fin de siècle qui encensent le théoriciens du racisme aryen? De droite peut-être encore nos grands esprits progressistes belges César De Paepe, Edmond Picard et Jules Destrée qui identifient judaïsme et capitalisme? Et a-t-on déjà oublié la liquidation physique des auteurs et artistes de langue yiddish par Staline, ses sinistres campagnes antijuives, les procès de Prague et celui des «blouses blanches» et le déchaînement de haine envers les Juifs qui caractérise la presse soviétique après 1967?
Il est vrai qu'à partir de l'affaire Dreyfus les meilleurs esprits, tel Jaurès précisément, ont heureusement compris leur erreur, se rendant compte que l'antisémitisme - pour reprendre la formule de Bebel - était «le socialisme des imbéciles». Reste que la haine du Juif est indissociable de l'émergence de la pensée socialiste. Et qu'elle l'a imprégnée en profondeur. Les dérives du néo-socialisme français des années trente et du stalinisme ensuite sont là pour nous le rappeler. Qui nous garantit que le ver ne demeure pas lové au cur du fruit?
L'antisémitisme comme vision du monde
On range habituellement l'antisémitisme au nombre des doctrines racistes et xénophobes. Ce faisant on méconnaît cependant ce qui constitue l'essence de l'idéologie judéophobe. Car la haine du Juif est bien plus qu'une manifestation d'intolérance de l'Altérité. Non pas que je prétende instituer ici une gradation des intolérances, une espèce de palmarès des attitudes de rejet. Mais il y a tout simplement que, contrairement aux autres formes de racisme, l'antisémitisme représente non seulement une tentative de penser et de justifier la discrimination (comme le racisme anti-noir ou anti-arabe) mais constitue en outre une vision du monde, une passion synthétisée en idéologie globale. L'ennemi des Noirs ou des Jaunes tient en horreur les sujets de son aversion en tant qu'il les construit mentalement comme «inférieurs», voire dangereux, et s'imagine qu'ils portent préjudice. Mais sa détestation s'arrête là. Que ces «maudits» Tsiganes ou Africains partent, rentrent chez eux et le voilà satisfait. Il lui suffit qu'ils disparaissent de son horizon.
S'agissant des Juifs, la situation est tout autre. L'aversion s'inscrit ici dans une délire de type paranoïaque. Dès l'Antiquité la haine du Juif se fonde sur une série de légendes aberrantes sur leur culte (l'adoration de l'âne par exemple) et la conviction qu'ils constituent «l'incarnation du diable», «les déchets de la civilisation humaine» «conspirant contre le monde civilisé». Et non pas certains Juifs, mais la collectivité tout entière. De pareilles convictions ne relèvent plus de la simple exécration: derrière l'hostilité et la répulsion se dessine une conception du monde fondée sur un délire anti-juif. Tradition qui traverse les siècles. Les Juifs sont pires que la monstruosité et l'animalité incarnées : ils «sont notre malheur » s'écriera Treitschke à la fin du XIXe siècle.
Cette tonalité délirante est spécifique à l'antisémitisme. Elle lui appartient en propre et ne se rencontre pas ailleurs. L'antipathie et le dégoût &endash; même paroxystiques, même portés à l'incandescence - éprouvés à l'égard d'autres groupes ne s'accompagnent pas de divagations relatives à leur omnipotence et à un mystérieux complot mondial ourdi dans l'ombre. Ce thème magistralement orchestré par un faux percutant, promis à un retentissement sans égal - les fameux Protocoles des Sages de Sion - constitue l'ossature même de l'antisémitisme et le distingue d'emblée des autres formes courantes d'intolérance ou de xénophobie. La judéophobie est bien plus qu'une forme de haine collective. Nous sommes confrontés ici à une forme de pensée totalisante, à une vision paranoïaque du réel fondé sur une théorie de conspiration mondiale et de la manipulation secrète des âmes, supposée représenter, décrypter et expliquer l'origine de tous les maux. Un raciste ordinaire peut haïr les Noirs et le mépriser mais il ne lui viendra pas à l'idée d'affirmer qu'ils dominent le monde et qu'ils constituent la source de tous les malheurs. Les Afro-Américains Colin Powell et Condoleeza Rice ont beau l'un diriger le Département d'État et l'autre forger la politique de sécurité de Washington, personne n'aurait l'idée saugrenue de soutenir que la politique américaine est manipulée en sous-main par une conjuration afro-américaine. Par contre, que d'élucubrations relatives au «lobby juif»
Le judéocide n'est pas un génocide comme les autres
En raison de cette essence paranoïaque, propre à l'antisémitisme, et de l'idéologie totalisante sur le fondement duquel elle s'articule, la judéophobie revêt un caractère tout à fait particulier, même dans la dimension du génocide. À nouveau, je dois préciser qu'en relevant cette spécificité, je ne cherche évidemment pas à postuler qu'il faudrait établir je ne sais quelle échelle dans l'horreur. Mais si tous les génocides sont également monstrueux, ils diffèrent quant à leur finalité. Et c'est ici que se fait jour le caractère unique de la Shoah, laquelle mérite pour cette raison, précisément de recevoir une appellation distincte.
Si l'on passe en revue les génocides du XXème siècle (en donnant à ce terme son acception véritable d'extermination méthodique et orchestrée d'un groupe ethnique), on s'aperçoit en effet que l'idéologie antisémite imprimé au judéocide un caractère spécifique qui le distingue des autres exterminations planifiées de peuples. Le critère de différenciation ne réside pas dans l'ampleur démographique des assassinats de masse. La guerre d'extermination menée contre les Hereros dans le Sud-Ouest africain de 1904 à 1907 sous le commandement du Général Von Trotha (auteur du Vernichtingsbefehl qui ordonne leur élimination physique) relève indiscutablement du génocide quoiqu'il n'ait fait «que» quelques dizaines de milliers de victimes. Il s'agissait de l'extermination délibérée, méthodique et planifiée d'un peuple. De même, on ne saurait caractériser lé génocide par la technique. L'extermination des Tutsis du Ruanda en 1994 nous a démontré que les massacres à la machette pouvaient s'avérer aussi efficaces que les chambres à gaz (rappelons à ce propos qu'au cours de la première phase de la Shoah, qui ne fut pas la moins meurtrière, les assassinats de masse étaient perpétrés par les Einsatzgruppen à l'aide d'armes à feu).
C'est dans l'intention qui anime les assassins que réside la différence. Ceux-ci recherchent ordinairement un avantage concret qu'ils pensent obtenir grâce à la «liquidation» du peuple victime. Il peut s'agir de la disparition d'une population supposée gagnée à l'ennemi, de l'accaparement de terres convoitées aux mains de celui-ci ou &endash; généralement très accessoirement - de biens que l'on souhaite s'approprier.
En revanche, s'agissant des Juifs, le mobile décisif était d'ordre idéologique. Le but ultime recherché consistait à se réaliser comme Übermensch germanique en purifiant la terre de la «souillure juive», supposée être la source de tous les malheurs et de tout Mal. Autrement dit, pour reprendre l'expression saisissante du Prof. Maxime Steinberg, le génocidaire ordinaire veut «avoir» tandis qu'en poursuivant l'extermination méthodique des Juifs, le Nazi veut «être».
Voilà pourquoi aux yeux d'Hitler son programme d'éradication radicale des Juifs - de tous les Juifs, même de ceux qui résidaient en dehors de l'orbite nazie - constituait un objectif non négociable. Y compris lorsque ses généraux lui faisaient valoir que l'armée allemande aurait gagné à laisser en vie la main d'uvre servile juive affectée dans les territoires occupés à l'industrie militaire. Y compris après Stalingrad lorsqu'il était clair que chaque transport de Juifs vers les camps d'anéantissement détournait un matériel de transport précieux et irremplaçable de l'effort de guerre.
L'antisémitisme nous présente donc, dans toutes ses manifestations, comme indissociable de la vision délirante qui l'anime et de l'obsession de la conspiration qui la caractérise.
Le délire antisioniste comme succédané de la haine du Juif, un antisémitisme relooké
Le domaine de prédilection de l'antisémitisme contemporain est le conflit du Proche-Orient, où il se manifeste sous les dehors d'une critique dirigée conte le «sionisme».
Je sens déjà la réaction crispée de certains, une agressivité à peine contenue. Comment! En fin de compte peut-on, oui ou non, critiquer Israël? Question rhétorique et, finalement, perverse. Bien sûr, la politique d'Israël &endash; comme celle de tout pays &endash; peut, je dirais même doit, être critiquée. Comme si l'on s'en privait! Ce qui est troublant, c'est précisément que le conflit israélo-palestinien est hyper-focalisé, sur-médiatisé. Sait-on qu'il y a plus de journalistes en Israël et dans les territoires palestiniens que dans l'Afrique tout entière? On aimerait croire que cet engouement pour la cause palestinienne, ces programmes télévisés sans cesse répétés qui nous ressassent la misère de ce peuple, cette mode du port de la keffiyeh, s'expliquent par la sympathie pour un peuple luttant pour ses droits. Mais j'en doute fort. Pourquoi ne manifeste-t-on jamais sa solidarité envers le peuple congolais alors la guerre civile en République Démocratique du Congo a fait plus de deux millions et demi de morts au cours des cinq dernières années? Pourquoi nos équipes télévisées ne se déplacent&endash;elles pas au Dhofar où l'on extermine à grande échelle, massacre et pratique la purification ethnique? Et qui s'intéresse, par exemple, aux 600 000 Azéris du Nagorny-Karabach, réfugiés en Azerbaïdjan où ils vivent sous tente? Pourquoi notre ministre des Affaires Etrangères, Louis Michel, étouffe sous ses chaleureuses accolades leader palestinien Yasser Arafat n'invite-t-il pas le Dalaï&endash;Lama devant nos assemblées législatives? Et pourquoi ne parle-t-on jamais des exilés sahraouis qui réclament un État ou du Maroc qui, non content d'ériger des murs autour de leur territoire, s'obstine à ignorer les résolutions de l'ONU à leur sujet?
Eh bien, oui. Compte tenu du silence qui entoure ces diverses questions, j'ai le sentiment que la fascination exercée par la lutte palestinienne &endash; et elle seule - et le caractère obsédant de la propagande anti-israélienne (sans parler de ses dérapages) cachent autre chose. Tout se passe comme si la dénonciation d'Israël était devenue la pierre de touche du «politiquement correct». Comme si la bonne conscience se mesurait à l'aune du sentiment anti-israélien. Dès lors, il est une question qui exige réponse. Même si l'on estime que le conflit israélo-palestinien peut être réduit sommairement et de manière simpliste au refus d'Israël de satisfaire les justes revendications des Palestiniens, pourquoi ce traitement singulier et différencié de ce problème et de lui seul? Pourquoi les Kurdes, les Tchétchènes et les Tibétains ne jouissent&endash;ils pas de semblables mobilisations? Pourquoi l'unique conflit qui oppose des Juifs en tant que tels à une autre communauté a&endash;t-elle été choisie &endash; à l'exclusion de tout autre &endash; pour symboliser la lutte contre l'injustice? Pourquoi avoir choisi le soutien démonstratif apporté aux Palestiniens comme alibi justifiant le silence qui entoure toutes le autres luttes que j'ai évoquées? Cette insistance discriminatoire est suspecte, cette obsession d'Israël comme métaphore du Mal fleure le prétexte .
Et cette conviction s'impose d'autant plus que si l'on décrypte l'interrogation - faussement naïve mais véritablement perverse - «peut-on critiquer Israël?», on s'aperçoit que cette interpellation repose sur un chantage. Plus exactement un chantage à la dénonciation: si tu ne condamnes pas publiquement Israël, ta parole est disqualifiée et c'est toi le négationniste, semblable à Hitler. Il s'agit d'une nouvelle figure de la haine du Juif, à fondement «antiraciste» et «de gauche», née à Durban en 2001, où &endash; on s'en souvient - une conférence internationale consacrée au racisme et organisée par l'ONU a servi de tribune à la dénonciation d'Israël. Et d'Israël à l'exclusion de tout sujet de ressentiment. Israël est vécu comme l'incarnation du Mal, le Juif (ou le «Sioniste») comme la personnification de l'ennemi du genre humain. Un nouvel État nazi dirigé par un nouvel Hitler. Dans cette «durbanisation» des esprits, tout ce qui présente une connotation juive est diabolisé. Une compassion s'est substituée à l'autre. Hier on pleurait sur le sort d'Anne Frank, tout en supportant mal - peut-être - de se voir moralement contraint de clamer ce sentiment. Aujourd'hui on accuse de «terrorisme intellectuel» le Juif voudrait timidement attirer l'attention sur l'antisémitisme ambiant. Les Juifs sont solidaires des Israéliens, donc ontologiquement les «bourreaux» des Palestiniens et par conséquent à mettre au ban de l'humanité. Ainsi, le soutien à la cause palestinienne dérape brutalement vers tout autre chose, la dénonciation du «Juif éternel», l'ennemi public de toujours. Cela étant, ce n'est pas calomnier la campagne anti-israélienne, telle qu'elle se manifeste, en la qualifiant d'antisémite. Nous vivons le retour du procès du Juif, sans cesse recommencé, illustré par l'exigence de certains Verts flamands que les Juifs belges dénoncent publiquement Israël. Pour ces prétendus progressistes, le Juif n'est plus tolérable qu'à la condition de montrer patte blanche, de reconnaître publiquement ses torts et de fournir la preuve par cette auto-flagellation qu'il est «bon» Juif. Vertigineux retour au moyen âge: non, je n'ai pas égorgé d'enfants chrétiens pour la Pâque; non, je n'ai pas empoisonné de puits; oui, mes ancêtres ont crucifié Jésus
Non pas qu'il n'y ait matière à critiquer &endash; même durement &endash; la politique israélienne. Encore faudrait-il que la censure ne s'exerce pas à sens unique en déformant les réalités qui fâchent parce qu'elles ne cadrent pas avec la vision idéalisée que l'on s'est construite de la «victime». On aurait pu croire que la leçon était comprise depuis le soutien aveugle apporté naguère par les «anti-impérialistes» aux Khmers Rouges La vision hémiplégique de la réalité du Proche-Orient que l'on nous sert inlassablement repose sur la dénonciation d'un sionisme caricaturé. «Sionisme = Colonialisme», hurle-t-on. En oubliant que l'histoire du sionisme &endash; qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre &endash; est celle de la lutte des pionniers juifs pour la «conquête du travail», c'est-à-dire pour la création d'une classe d'agriculteurs et d'ouvriers juifs en Terre Sainte par refus de dominer et d'exploiter la population arabe locale. C'est même très précisément pour cette raison qu'existe aujourd'hui une nation israélienne et non simplement une couche de planteurs juifs!
Plutôt que d'examiner la situation dans sa complexité de conflit inter-ethnique (à la Chypriote), on dénonce un «apartheid» imaginaire. Car réfléchissons. Pourquoi les «attentats-suicide» en Israël font-ils autant de victimes arabes (jamais évoqués en milieu pro-palestinien)? Tout simplement parce qu'Israël est une société multiculturelle où Israéliens juifs et arabes se fréquentent tous les jours au marché, dans les transports publics, au travail et à l'université. L'«humiliation» des contrôles permanents et des vérifications de sécurité, c'est le lot que vit quotidiennement chaque ménagère israélienne (juive ou arabe), soumise en raison des risques d'attentats à un régime vigi-pirate permanent d'alerte maximum. Mais voilà: ceux qui ne cessent de tonner contre Israël n'ont sans doute jamais mis les pieds dans un centre commercial à Jérusalem
Reste qu'à l'heure actuelle Israël occupe les territoires palestiniens et que toute occupation est inacceptable. Encore faudrait-il rappeler qu'il s'agit de l'aboutissement tragique d'une impasse voulue par les organisations palestiniennes. En l'an 2000, 90% des Palestiniens se trouvaient déjà sous l'autorité du Président Arafat et le Premier Ministre Barak négociait le retrait des troupes israéliennes et la proclamation d'un État palestinien, libre et souverain. Il se peut que ses propositions aient été insuffisantes. Mais on ne saurait nier que la réaction palestinienne a consisté, non pas à se saisir de cette avancée en proposant si nécessaire de l'améliorer, mais à déclencher une lutte armée dirigée essentiellement contre les civils israéliens, plongeant les deux peuples dans la situation désastreuse qui règne actuellement
Et si l'on cherche vraiment à comprendre les racines de l'imbroglio israélo-palestinien, il serait bon rappeler quelle fut la condition faite aux Juifs de Terre Sainte au XIXe siècle car c'est précisément dans cette situation que la naissance d'Israël trouve ses racines. De prendre conscience de ce que les Juifs autochtones de Palestine étaient des «dhimmis», c'est-à-dire une minorité non&endash;musulmane, condamnée de ce fait à un statut d'infériorité structurelle. De se rendre compte que c'est pour échapper à cette condition dégradante et à la misère ambiante qu'ils ont crée les premiers quartiers d'habitation hors les murs de Jérusalem. De comprendre que la population juive d'Israël était composée en 1972 à raison de près de 40% de Juifs réfugiés des pays arabes (où il ne subsiste même pas 1% des 8 à 900 000 habitants juifs d'autrefois). Se dessine alors devant nos yeux l'image d'un conflit opposant les anciens colonisés juifs de l'intérieur, qui ont su rejeter leur statut de dhimmi, à leurs anciens maîtres musulmans, humiliés par la perte de leur statut privilégié. Rétrogradation qu'ils ressentent d'autant plus qu'elle leur est imposée par des dhimmis qui ne courbent plus l'échine. Ce n'est peut-être pas un hasard si - se reconnaissant dans la situation d'anciens dominateurs déchus - le Hamas et Jihad islamique ont emprunté les cagoules du Ku-Klux-Klan
Certains objecteront que l'agitation antisioniste ne saurait être suspecte d'antisémitisme parce que quelques Juifs et Israéliens y participent, très bruyamment d'ailleurs. Vraiment? A-t-on oublié qu'en 1953 des médecins juifs communistes et «progressistes» se sont empressés de signer des motions de soutien à l'infâme procès des «blouses blanches» à Moscou? Depuis le moyen âge, en passant par l'Inquisition, chaque procès en hérésie voit défiler des Juifs «retournés», pitoyables naufragés que l'on mobilise comme témoins à charge contre leurs frères. Soucieux de prouver qu'ils ne correspondent pas, eux, au stéréotype du mauvais Juif Participer au délire antisioniste - ce qui, soit dit une fois encore, n'est pas la même chose qu'une critique réfléchie et responsable - c'est faire revivre les disputations médiévales au cours desquelles les Juifs jouaient leur survie. Tel qu'il est pratiqué, le soi-disant soutien à la cause palestinienne mobilise dans l'inconscient collectif la vieille haine du Juif, recyclée en un antisémitisme relooké
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