Le 19 mars 2004Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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La politique de la France reste très vivement critiquée par les Irakiens
Le Monde
Rémy OurdanIl est presque impossible, hormis chez les responsables baasistes déchus, de trouver quelqu'un qui soutienne la position de Paris dans la crise.
La politique de la France reste très vivement critiquée par les Irakiens. Contrairement à ce que croient souvent les Européens, le fait d'être opposé à l'occupation américaine ne fait absolument pas monter la cote de popularité de l'Europe, ou de tel ou tel pays, en Irak.
C'est un paradoxe, mais c'est une réalité. Si l'immense majorité des Irakiens souhaite et réclame publiquement la fin de l'occupation américaine, cette même immense majorité demeure satisfaite de la chute de Saddam Hussein et reconnaît en privé qu'un départ des troupes étrangères pourrait entraîner le pays dans la guerre civile. Les Irakiens savent par ailleurs que Washington a menti sur les armes de destruction massive, mais ils s'en moquent éperdument, la chute du tyran étant pour eux l'événement le plus positif depuis trente ans. Enfin, les Irakiens ont tendance, par habitude et par pragmatisme, à se ranger à la raison du plus fort.
Dans ce pays où, par tradition et avec le sourire, on répète encore souvent "France good, USA bad!", on critique aussi très sévèrement la ligne politique française de l'année écoulée... "Si la direction américaine enchaîne erreur sur erreur en Irak, les Européens, et les Français en particulier, sont encore plus idiots car ils ne déterminent leur position qu'en fonction de Washington. Ils ne tiennent aucun compte de l'Irak et de ses habitants, estime Fakhri Karim, le directeur du journal Al-Mada, tentant de résumer le sentiment popu-laire. Les Irakiens pensent que l'Europe et la France les ont doublement lâchés d'abord face à Saddam, puis face à l'occupation américaine. La France n'est intéressée que par sa position antiaméricaine. Elle oublie les Irakiens. Chirac et Villepin doivent comprendre qu'aucun Irakien ne juge que leur position est courageuse... Qu'a fait la France pour aider l'Irak à se libérer du dictateur, puis pour aider l'Irak à retrouver sa souveraineté ? Rien !"
Hilmi Dawood, journaliste kurde, francophone et francophile, est lui aussi sévère. "J'ai été extrêmement choqué par l'opposition de la France à la guerre parce que, même si personne n'aime Bush, ni en Europe ni en Irak, l'essentiel était de nous libérer de Saddam, dit-il. Je n'ai rien compris à la politique française. Sans parler de l'après-guerre où, une fois que tout est fini de toute façon, les Irakiens ont besoin d'aide face à l'insécurité, à la misère, et où la France est absente."
Même son de cloche sur l'après-guerre chez Bilal et Mounaf, des étudiants en sciences politiques,qui sont pourtant des sunnites radicalement antiaméricains et plutôt nostalgiques du pouvoir baasiste. "Une fois que la guerre a été ache-vée, nous avons vu que les promesses de la France d'aider le peuple irakien n'étaient que du vent. Rien n'est venu. La politique de la France, ce sont des belles paroles, et aucune efficacité", dit Bilal."Je crois que la France n'était opposée à la guerre que parce qu'elle défendait ses propres intérêts, parce qu'elle était l'amie et recevait des cadeaux de Saddam", poursuit Mounaf. Beaucoup d'Irakiens ont, comme Mounaf, la conviction qu'il existait un lien spécial entre Paris et le Bagdad de Saddam Hussein.
Leur professeur, Amer Hassan Fayath, se dit "déçu". "Tous les Irakiens un peu éduqués se plaignent de l'absence de la France, dit-il. Quant aux autres, ils se fichent de l'Europe, car ils savent que ce sont les Etats-Unis qui font la loi. La position adoptée par la France l'an dernier l'a affaiblie aux yeux de la rue irakienne. Elle a prouvé que son opinion ne change rien. La France était contre la guerre, et la guerre a eu lieu!"
Il est presque impossible, hormis chez les responsables baasistes déchus, de trouver quelqu'un qui soutient la position de Paris dans la crise. Dans le souk, pas plus qu'ailleurs. "Je veux que les envahisseurs américains partent aussi vite que possible, mais je suis heureux qu'ils nous aient débarrassé de Saddam, le sanguinaire! affirme Hamid, un marchand de tissus chiite. Je suis déçu, moi qui suis un admirateur du général de Gaulle et de Victor Hugo, que Chirac n'ait rien fait pour aider le peuple irakien." "Nous voulions être amis avec les Français, renchérit son ami Majid, mais ils ont soutenu Chirac qui a lui-même défendu Saddam jusqu'à la fin.Je n'ai d'ailleurs toujours pas compris pourquoi. C'est très bizarre..."
Des employés irakiens de la France à Bagdad sont aussi amers. "On nous réunit tous les mois pour nous demander d'être patients et de "rester fidèles à la France", raconte un professeur sunnite du Centre culturel français, fermé par mesure de sécurité. Quelle fidélité ? Nous, professeurs vacataires, avons eu nos salaires supprimés. La France ne peut même pas nous faire vivre pendant cette année de crise. Je suis francophile, je n'aime pas les Américains, mais eux nous offrent de bons jobs et de bons salaires. Ils m'ont proposé un poste. J'avais refusé jusqu'à présent, espérant que la France s'implique en Irak,mais je vais accepter. Je suis un peu fâché contre moi-même d'aller travailler avec l'occupant américain et d'accepter ses dollars, mais je suis encore plus fâché contre la France !"
"C'est le même malentendu qui continue entre l'Europe et l'Irak après les attentats de Madrid. L'Europe, antiaméricaine et pacifiste, célèbre le retrait espagnol d'Irak,comme si elle venait de remporter une grande victoire! ironise un journaliste bagdadi. Nous, Irakiens, pensons que le refus de la France et de l'Allemagne de nous aider, et le départ annoncé de l'Espagne sont une catastrophe. Pour que nous retrouvions nos esprits après les décennies terribles de Saddam, pour que nous sortions de ce tête-à-tête avec les Américains, nous avons, aujourd'hui plus que jamais, besoin des autres pays. L'ONU, l'Europe et la France n'avaient déjà pas beaucoup de crédibilité en Irak, mais elles ont tout perdu depuis un an en laissant Bush, que nous détestons par ailleurs, être l'unique tombeur de Saddam, puis en n'arrivant pas à notre rescousse une fois la guerre finie."
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