1er juillet 2003Terreur sur canapé
par Shula KopfLe Jérusalem Post Édition Française (http://www.fr.jpost.com)
Une nouvelle étude sur la psychologie des Palestiniens ayant recruté des terroristes suicidaires révèle une moralité bipolaire : de violents monstres d'un côté et de gentils hommes de famille de l'autre.
« Le terroriste suicidaire est le missile, mais qui tire ce missile ? » (Jonathan Bloom)
Le Dr. Anat Berko a le genre de sourire qui peut adoucir même le coeur des tueurs en série par procuration - les Palestiniens chargés de recruter, d'armer et d'envoyer les terroristes suicidaires vers leur dernière mission. Même le cheikh Yassin, chef du Hamas, était aimable et attendait poliment qu'elle change de cassette lorsqu'elle l'a interviewé en 1996, quelques mois avant qu'il ne soit relâché d'une prison israélienne.
Berko, lieutenant-colonel dans l'armée, préparait son doctorat en criminologie à l'université Bar-Ilan lorsqu'elle a décidé de tenter de répondre à une question qui la tenaillait : qui sont les recruteurs qui envoient leurs concitoyens palestiniens se faire sauter et tuer des civils ?
L'étude de Berko est la première du genre. « Cette population n'a pas encore été analysée du point de vue de la criminologie et je pensais qu'il s'agissait là d'un défi immense » , dit Berko, 43 ans, dans son salon de Ramat Gan rempli des photos de ses trois enfants.
« La logique occidentale ne peut comprendre que quelqu'un envoie un de ces concitoyens, peut-être un ami, tuer et être tué dans de si terribles conditions. », explique-t-elle. « Le terroriste suicidaire est un missile, mais qui lance ce missile ? »
C'est la question qui a occupé Berko pendant six années de recherches. Par deux fois, elle a failli tout abandonner suite à des difficultés émotionnelles, mais a été poussée par ses professeurs, ouval Wolf et Moshé Addad, à continuer. Ses enfants vivaient dans la peur. « Peuvent-ils te faire du mal maman ? », lui a une fois demandé avec angoisse l'un d'entre eux. Elle revenait des entretiens en prison complètement épuisée d'avoir regardé des meurtriers en face.
Mais le résultat de ses recherches l'a surprise elle-même. Il s'avère que les recruteurs de terroristes ont une structure morale bipolaire : Monsieur Tout-le-monde dans leur vie familiale et monstres violents remplis de haine lorsqu'on leur parle d'Israël et de l'Occident. Il y a une barrière infranchissable entre les deux mondes qui leur permet d'être de bons pères de famille et d'envoyer au même moment des humains tuer des civils israélien.
« Ils dénient le dommage et déshumanisent la victime » dit Berko. « Ils se voient eux et leur société comme les vraies victimes. Ils se prennent pour des vengeurs, au nom de leur peuple. Notre défi est de pénétrer leur côté humain. »
Berko a relevé ce défi. Au cours de sa dernière rencontre avec les terroristes, elle a délibérément tenté d'évoquer la compassion pour les victimes. Quand un des terroristes exprimait de l'identification avec ses victimes, elle le poussait verbalement. Les résultats l'ont étonnée.
Les test effectués au début et à la fin de l'interview finale montrent que le jugement moral des recruteurs envers les israéliens s'assouplit au fur et à mesure et qu'ils arrivent à voir les victimes comme des êtres humains.
« Son étude est la première du genre, et bien que limitée dans ses objectifs, elle apporte une contribution significative », dit le Pr Ariel Merari de l'Université de Tel-Aviv, expert en terrorisme et en violence politique.
« Ces personnes ne sont pas nécessairement des monstres dans leur vie de tous les jours », explique-t-il. « Hitler aimait les chiens et les enfants, mais pas les enfants juifs. »
Berko a interviewé cinq Palestiniens responsables de l'envoi de nombreux terroristes suicidaires entre 1993 et 1996, et parmi ceux qui ont commis l'attentat du café Apropo de Tel-Aviv, l'attaque contre le bus 18 de Jérusalem et l'attentat de Bet Lid. Les cinq purgent leurs peines dans diverses prisons israéliennes et sont responsables de la mort de douzaines d'Israéliens. Les rencontres ont eu lieu entre 1998 et 2000, avant le début de la seconde Intifada.
L'âge des participants - les cinq recruteurs et sept criminels mineurs - se situe entre 21 et 35 ans. Le Dr Berko a interrogé chaque participant séparément. Les prisonniers n'étaient pas menottés et Berko explique avoir tenté d'être la plus agréable et humaine possible.
« Le fait que je sois une femme a aidé car ils ne se sentaient pas menacés », raconte-t-elle. « Parler à une femme leur rappelle la chaleur de la maison, leur mère ». Un des terroristes lui a même avoué qu'il aimait sa façon de s'habiller. Il avait travaillé dans un restaurant du bord de mer à Tel-Aviv et n'appréciait pas la façon légère dont s'habillent les femmes israéliennes ». « Je n'aimais pas voir de telles choses », lui a-t-il dit. « Mais être assis aux côtés d'une femme modestement vêtue comme vous et lui parler, c'est agréable. »
La première interview avec chaque prisonnier a duré environ trois heures au cours desquelles Berko leur a posé des questions en hébreu sur leur vie et leur famille. Ils attendaient impatiemment la rencontre suivante, qui avait lieu en général deux semaines plus tard. L'un d'entre eux a même apporté des photos de ses enfants.
« Quand ils parlaient de leur famille au second entretien, ils devenaient plus humains et justifiaient moins facilement les meurtre. Ils pensaient aux enfants qu'ils côtoyaient dans leur propre vie et transféraient peu à peu le dilemme de l'industrie terroriste vers les victimes » explique Berko.
« À la fin de la seconde session, ils pouvaient voir les victimes comme des êtres humains. Je ne sais pas s'il agit d'un changement à court ou à long terme, mais il y a eu un changement », ajoute-t-elle.
Les terroristes invoquent plusieurs justifications morales à leurs actions. « Les auteurs des attentats étaient motivés à agir de la sorte car eux-même ou un membre de leur famille ont été touchés », dit un des terroristes. Un autre explique que les lois qui gouvernent les nations ne s'appliquent pas aux Palestiniens puisque, selon lui, « une nation doit offrir un certain standard de comportement, mais nous n'avons d'État et n'avons pas à demeurer fidèles à vos codes ».
Un autre encore raconte avoir espéré « que les morts seraient des femmes et des enfants. Les israéliens ont violé mon âme, pourquoi ne devrais-je rien leur faire ? »
Un prisonnier explique qu'il sélectionnait le genre de Juifs qu'il condamnait en envoyant un terroriste suicidaire. « J'avais des relations avec des Juifs. J'ai travaillé avec des Juifs », dit-il. « Ces gens-là, je n'ai jamais pensé les faire souffrir. Si quelqu'un voulait leur faire du mal, je m'interposait. »
Un des participants emploie un proverbe arabe pour justifier sa vengeance : « On dit que si une mère pleure ici, une autre mère doit elle aussi pleurer là-bas. »
Les terroristes établissent une distinction claire entre attaquer des soldats, qu'ils voient comme des cibles légitimes, et des femmes et des enfants, que certains considèrent toutefois aussi comme légitimes.
Cependant, un des participants, qui a mentionné les enfants à 44 reprises au cours de ses interviews, affirme : « j'ai toujours aimé les enfants, qu'ils soient juifs ou arabes... J'ai vu des attaques contre Israël à la télévision. Je détournais les yeux quand on montrait des mort ou des enfants blessés. Je me souviens de cet enfant qui a été tué au café Apropo, j'ai ressenti comme un coup de couteau dans le dos. »
Dans son travail, Berko a mis en exergue le profil des recruteurs de terroristes. Leur cercle familial est très important pour eux. L'un deux lui a raconté : « Je ne pense pas à moi. Les gens qui m'entourent sont plus importants que moi. J'ai grandi ainsi. »
L'absence du père est une donnée cruciale. Les cinq recruteurs ont perdu leur père quand ils étaient jeunes : trois sont morts, l'un est emprisonné en Israël et le cinquième a quitté sa famille pour épouser une autre femme. « J'avais un an quand mon père a été mis en prison et il y est resté jusqu'à mes 8 ans... Ça m'a influencé. Pourquoi ont-ils pris mon père ? », dit l'un. « Quand j'avais 10 ans, mon père est mort... il était très strict dans son éducation... Il m'a appris à être un homme », raconte un autre.
Les terroristes qui ont participé à l'étude sont éduqués, la moitié a suivi un parcours universitaire, et tous sont très conscients de leur masculinité. Selon eux, les actes qu'ils ont commis leur ont apporté la reconnaissance. « Les gens me respectent plus que quiconque », dit l'un eux . « Un homme qui sort de la maison avec une pierre dans la main ou une bombe et veut agir impose le respect. »
La religion joue un rôle important dans leur vie. « Il y a des problèmes dans le monde, et la religion est la solution », résume l'un d'entre eux.
D'autres motifs sont le sentiment d'infériorité et la victimisation par les Israéliens. Les événements de 1948 et des territoires perdus sont fréquemment mentionnés. « Qui suis-je ? Où sont les terres de mes ancêtres ? Qui était mon père et où sont ses terres ? », demande un des sujets étudiés.
Les terroristes ont une réponse simple à la question de savoir pourquoi ils voulaient envoyer d'autres à la mort. C'est une affaire de hiérarchie. « Il y a ceux qui envoient et ceux qui se font exploser », explique l'un d'eux. C'est ainsi. Ça a toujours été comme ça. Il y a le soldat et la personne responsable, le commandant. »
Berko, actuellement chercheuse à l'Institut du contre-terrorisme d'Herzliya, pense que ses conclusions peuvent mener à des ramifications pratiques. Les terroristes recruteurs ont un profil particulier, et une équipe de spécialistes peut établir un diagnostic. « Je pense que l'on doit se concentrer sur ces gens-là. Ils sont la clef de la neutralisation de cette production meurtrière. Peut-être pourrons-nous mettre ainsi la main sur le futur ben-Laden ?
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