Le 2 juin 2003

Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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À ne pas manquer : le livre Histoire de chiens, par Nathan Weinstock aux Éditions Mille et Une Nuits (groupe Fayard) à Paris.

« L'article Histoire de chiens, c'était une première amorce de réflexion que j'ai voulu approfondir et documenter très sérieusement. »

HISTOIRES DE CHIENS
Par Nathan Weinstock

...dans le monde arabo-musulman le sous-homme, le « chien », c'est d'abord le Juif

Paru dans la « Revue d'Histoire de la Shoah ».

Il fut un temps où l'on se devait de truffer chaque exposé d'un arsenal de citations puisées dans l'oeuvre de Marx. C'est passé de mode. Heureusement du reste car cette manière d'accommoder hâtivement tout et n'importe quoi à la sauce du maître ne faisait pas vraiment honneur à sa mémoire. Pourtant, point n'est besoin d'être marxolâtre pour reconnaître en Marx un penseur pénétrant et un analyste subtil des conflits sociaux et politiques. Alors, après tout, pourquoi n'aborderions-nous pas le conflit israélo-arabe en partant d'une observation marxienne ?

Karl Marx, on le sait, n'éprouvait aucune tendresse pour sa communauté d'origine. Sa « Question Juive », rédigée en 1843, respire un anti-judaïsme tellement agressif que les antisémites autrichiens du XIXème siècle se firent un plaisir de le rééditer pour confondre ses disciples. Et dans sa correspondance avec Engels, il usait vis-à-vis de ses adversaires d'ascendance juive d'expressions qui l'exposeraient aujourd'hui à des poursuites judiciaires. Pourtant, dans un texte daté de 1854 [1] Marx s'est penché sur le sort des Juifs de Terre Sainte à son époque. Curieusement, ce texte se trouve être en outre à peu près le seul de sa main où il manifeste quelque sympathie pour les siens.

Lisons donc cet article consacré aux Juifs de Jérusalem :

« Les Musulmans forment environ un quart de l'ensemble de la population composée de Turcs, d'Arabes et de Maures qui sont évidemment les maîtres à tous égards puisqu'ils ne sont aucunement affectés par la faiblesse de leur gouvernement situé à Constantinople. Rien n'égale la misère et les souffrances des Juifs de Jérusalem, qui résident dans le quartier le plus infect de la ville que l'on appelle le hareth-el-yahoud, ce quartier d'immondices compris entre les monts Sion et Moriah où sont situés leurs synagogues - objets constants de l'oppression et de l'intolérance des Musulmans, exposés aux insultes des Grecs, persécutés par les Latins, et ne vivant que des aumônes à peine suffisantes transmises par leurs frères d'Europe. Les Juifs ne sont cependant pas des indigènes et seuls les attirent à Jérusalem le désir d'habiter la Vallée de Josaphat ainsi que celui de mourir sur le lieu même où ils attendent la rédemption. 'Attendant leur mort', écrit un auteur français [2], 'ils souffrent et ils prient. Leurs regards tournés vers ce Mont Moriah où s'éleva autrefois le Temple du Liban (?), et dont ils n'osent s'approcher, ils versent des larmes sur les infortunes de Sion et sur leur dispersion à travers le monde' » [3].

En passant Marx nous apprend que la ville de Jérusalem renfermait une population de 15 500 âmes dont 8 000 Juifs et 4 000 Musulmans (Arabes, Turcs et Maures).

(...) ses propos sont confirmés par tous les observateurs de l'époque. Passons sur les enquêtes de l'Alliance Israélite Universelle qu'un lecteur soupçonneux pourrait suspecter l'objectivité. Et tournons-nous plutôt vers les voyageurs catholiques, auteurs de guides destinés aux pèlerins qui se rendaient en Terre Sainte. Justement, ces périples édifiants s'achevaient immanquablement par la contemplation du spectacle - tout à la fois instructif et déchirant - des Juifs méprisés, situés au dernier degré de la misère. Figés en prière devant le « Mur des Pleurs », ils constituaient un tableau vivant de la déchéance du « peuple déicide ». Et afin de donner plus de relief encore à cette apothéose on prenait d'ailleurs soin, avant d'entreprendre cette ultime étape, d'insérer au programme une visite du quartier juif : « C'est de beaucoup la partie la plus sombre et la plus malsaine de toute la ville (...) l'aspect misérable des habitants et la physionomie hideuse de ce quartier fait qu'en le traversant on ne peut oublier la malédiction de Dieu qui pèse d'une manière si visible sur les enfants d'Israël. »[4].

Revenons au portrait que Marx a esquissé des Juifs de Jérusalem. Que nous donne-t-il à voir ?

· Que les Juifs « habitent le quartier le plus infect de la ville », « quartier d'immondices ».

· Qu'ils étaient les « objets constants de l'oppression et de l'intolérance des Musulmans » (sans que leur soient épargnés pour autant les insultes des Grecs et les persécutions des Latins).

· Qu'à cette époque, les Juifs de Jérusalem n'étaient pas des autochtones (en fait, depuis la fin du XVIIIe siècle la population juive de la cité et du pays ne cessait de s'accroître par l'adjonction de nouveaux arrivants en provenance de l'Empire ottoman ou d'ailleurs) et qu'ils attendaient la mort en priant pour la rédemption.

Ce que Marx a décrit ici - et tous les observateurs de l'époque le constataient avec lui - c'est tout simplement que les Juifs de Jérusalem (à l'instar des autres Juifs de ce qu'il est convenu d'appeler la « Terre Sainte » et comme c'était la règle dans l'ensemble du monde musulman) étaient cantonnés dans un statut d'avilissement structurel et intrinsèquement discriminatoire, celui de « dhimmi ».

Cette condition de sujet « protégé », à la merci du pouvoir musulman, est le régime pétri d'humiliation que la charia (loi religieuse islamique) impose aux minorités du Livre. Elle s'applique donc également aux Chrétiens du monde musulman, ce qui n'a jamais empêché ces derniers de manifester un antisémitisme virulent. Tout se passe comme s'ils puisaient dans la tradition d'antijudaïsme des églises chrétiennes une compensation psychologique leur permettant de se consoler des humiliations quotidiennes en se retournant contre des parias situés encore plus bas qu'eux dans l'échelle de la considération sociale. C'est ainsi qu'en 1847, inspirés sans doute par l'affaire de Damas, les Chrétiens orthodoxes de Jérusalem ont lancé une accusation de « crime rituel » contre leurs concitoyens juifs [5].

Rien n'éclaire mieux la condition dégradée du dhimmi que le cas du Yémen. Dans ce pays tout homme arbore à sa ceinture un poignard recourbé. Le port du poignard est cependant interdit aux Juifs, illustrant ainsi symboliquement la manière dont le Juif est perçu par les Musulmans : comme un sous-homme. Ce statut d'avilissement imposait aux dhimmis une discrimination vestimentaire, leur interdisait les montures nobles (chevaux et chameaux), les contraignaient à céder la place à tout Musulman sur lesquels ils ne pouvaient évidemment exercer aucune espèce d'autorité, les exposait à des tributs spécifiques (« kharaj » et « jizya ») et autres taxes additionnelles, sans qu'ils fussent protégés pour autant contre les excès répétés de la populace.

Car la « protection » offerte par le statut de dhimmi ne mettait pour autant le bénéficiaire à l'abri des persécutions : ainsi - pour ne s'en tenir qu'au Proche-Orient (mais des observations analogues peuvent être faites pour l'Afrique du Nord et l'ensemble du monde arabo-musulman) - les émeutes confessionnelles et les massacres dirigés contre les non-Musulmans se succèdent en 1850, 1856 et 1860, respectivement à Alep, à Naplouse et à Damas. Les Juifs de Jérusalem, de Hébron, de Tibériade et de Safed furent victimes, quant à eux, de razzias, de rapines et d'extorsions tout au long de la première moitié du XIXème siècle [6]. La situation des dhimmis s'est toutefois améliorée à partir de 1838-1840 avec l'installation de consulats européens à Jérusalem : les diplomates exigeaient qu'ils bénéficient du firman du Sultan en date du 18 février 1856 accordant l'égalité juridique aux minorités. Toutefois, ces interventions extérieures alimenteront une réaction de refus, déclenchant précisément des explosions sanglantes de haine inter-confessionnelle visant les Chrétiens du Liban au cours des années 1853-1860.

Si l'on veut bien réfléchir un instant à la nature de cette humiliation structurelle infligée aux dhimmis, le concept qui vient spontanément à l'esprit pour subsumer leur condition est celui de colonialisme. En effet, la déshumanisation imposée aux Juifs et aux Chrétiens pris en bloc, par opposition à la généralité des Musulmans, a pour effet de constituer ces derniers - et ceci vaut indistinctement pour chaque membre de leur communauté indépendamment de son rang social - en privilégiés par rapport aux minorités. Voilà qui correspond très exactement à la condition de colonisé telle que l'a décrite Albert Memmi [7]. Ainsi, historiquement, ce colonialisme tant décrié dont on se plait à dénoncer les méfaits au Proche-Orient ne se loge peut-être pas toujours où l'on pensait le dénicher. Sous l'angle phénoménologique, force est de constater que dans le monde arabo-musulman le sous-homme, le « chien », c'est d'abord le Juif.

En tenant ce langage, je suis conscient que je me heurterai à l'incompréhension, voire à l'indignation, de nombre de Musulmans dont je ne mets pas la sincérité en doute. Ils tiendront à rappeler que le Juif était un personnage familier de la scène nord-africaine ou levantine, que quantité de liens unissaient les Juifs à leurs voisins, qu'il y eut, jusqu'à un certain point, symbiose entre les cultures respectives des uns et des autres. Constatations qui ne sont pas fausses mais que vicie irrémissiblement un défaut de perspective. Car - si l'on veut bien me permettre une analogie brutale - en dernière analyse cette proximité des Musulmans et des Juifs s'apparente à celle qui unit le cavalier à sa monture : et c'est le Juif qu'on enfourche. La cécité qui frappe l'observateur musulman à cet égard correspond très exactement à celle du colon qui se remémore avec émotion les années de dur labeur accompli aux côtés de son « boy », sans parvenir à concevoir que leurs rapports s'inscrivaient sous le signe de la soumission. Bref, c'est une perception de sudiste ...

S'il faut rappeler cette réalité, c'est qu'elle n'est pas sans incidences sur la genèse et la perception de l'affrontement qui opposera en « Terre Sainte » les nouveaux arrivants sionistes aux fellahs palestiniens. Pour peu que l'on accepte de se démarquer des analyses superficielles et de se défier des facilités du prêt-à-penser régnant [8], un examen critique des origines des frictions qui opposeront la population arabe [9] au yichouv [10] révèle que le premier conflit marquant qui ait opposé les deux communautés était parfaitement étranger à la colonisation agricole, au problème des acquisitions foncières ou au projet sioniste en tant que tel. La contestation a éclaté à la suite de la décision des pionniers juifs de Sejera en 1908 de renvoyer les gardes tcherkesses et de les remplacer par les gardiens juifs, au moment de la constitution du Hachomer (Le Gardien), organisation de gardiens juifs fondé sur le modèle des unités d'autodéfense mises sur pied en Europe de l'Est pour lutter contre les pogromes. D'inspiration identique d'ailleurs : ne dépendre de personne pour assurer sa sécurité et organiser sa propre défense.

Encore faut-il préciser à ce propos que cette défense visait les Bédouins pillards et les voleurs de bétail, qui s'en prenaient indistinctement à tous les villageois, et non pas des cultivateurs dépossédés. Or c'est précisément ce renvoi des gardiens tcherkesses (lesquels, remarquons-le, n'étaient pas des Arabes) qui a cristallisé le ressentiment contre les colons sionistes. Pourquoi donc ? En quoi les villageois arabes voisins se sentaient-ils concernés par cette relève ? L'explication en est désespérément simple : un dhimmi est voué à vivre sous la protection des Musulmans. De quel droit prétendrait-il donc porter des armes et assurer sa propre défense, lui qui est moins qu'un chien ? Ce serait méconnaître le statut pétri de soumission qui est le sien.

L'origine des échauffourées confessionnelles qui éclatent à Jaffa en mars 1908 entre Arabes et Juifs est peu claire. Par contre, la motivation qui sous-tend l'agitation contre les Juifs de Hébron en décembre 1908-janvier 1909 - et il ne s'agit pas ici de nouveaux-venus mais bien de la population du vieux yichouv, au demeurant hostile au sionisme - est claire : comme l'établit Henry Laurens sur la base des archives consulaires françaises « la population musulmane a été appelée à un boycott des commerçants juifs pour remettre les Juifs à leur place » [11]. C'est que la population conservatrice de la ville n'apprécie pas du tout la révolution jeune-turque et ses promesses de citoyenneté ottomane. Il ne faudrait pas que les Juifs se prennent à croire qu'ils sont égaux aux autres. Cette « insolence » juive exigeait que leur fussent rappelés sans ménagements les règles de la hiérarchie confessionnelle : pour remettre le colonisé à sa place. Ce à quoi s'ajoutait l'intoxication des esprits par le mythe de la conspiration juive et du complot maçonnique, largement interchangeables, charriés par l'antisémitisme européen qui se propageait graduellement au Proche-Orient. Pour le leader nationaliste Rachid Rida, par exemple, le Comité « Union et Progrès » jeune-turc n'était autre chose qu'une émanation de la puissance juive et franc-maçonne. Ces fantasmes ne cesseront de s'étoffer jusqu'à nos jours grâce à la lecture assidue des « Protocoles des Sages de Sion » et autres florilèges du délire judéophobe occidental.

Cependant le plus frappant, si l'on en juge d'après leurs mots d'ordre, c'est que les émeutes visant la communauté juive - et il est significatif que les agressions ne visent pas uniquement les nouveaux immigrés mais également (et parfois surtout) le vieux yichouv bien antérieur à l'entreprise sioniste, comme à Hébron par exemple, voire même à l'occasion les Samaritains qui ne sont même pas juifs - ne puisent pas leur motivation dans le ressentiment engendré par une opposition à l'entreprise sioniste (achats fonciers, colonisation des terres, politique d'engagement exclusif de main-d'oeuvre juive). La rhétorique anticolonialiste est même curieusement absente des mots d'ordre de la foule. Ceux-ci n'évoquent pas l'aspiration des masses d'accéder à l'indépendance. Pas plus qu'il n'y est question des fellahs évincés de leurs terres. Non : les sanglantes émeutes de Jaffa le 1er mai 1921 se déroulent aux cris de « Musulmans, défendez-vous, les Juifs tuent vos femmes ! » [12], c'est-à-dire par l'invocation d'un archétype classique de l'imaginaire raciste ou sudiste qui est très exactement l'équivalent proche-oriental de la hantise qu'exprime « touche pas à la femme blanche ! ».

Et le 2 novembre 1921, jour anniversaire de la Déclaration Balfour, quels sont donc les slogans hurlés à Jérusalem [13] par les manifestants armés de bâtons et de couteaux lors d'une nouvelle manifestation sanglante dirigée contre la population juive ? Vous imaginiez sans doute des mots d'ordre exprimant la volonté des masses d'accéder à l'autodétermination ou à l'indépendance ? Pas du tout. Leur cri de ralliement est le suivant : « La Palestine est à nous, les Juifs sont nos chiens [14], la loi de Mahomet, c'est l'épée et le gouvernement n'est que vanité » [15]. Plutôt que d'une « prise de conscience anti-impérialiste », il s'agit de l'affirmation du droit imprescriptible de tout Musulman (« le gouvernement n'est que vanité ») d'imposer, au besoin par l'épée, « la loi de Mahomet » qui veut que « les Juifs (soient) leurs chiens ».

Voilà ce que l'on ne veut pas entendre.

Pour parachever la démonstration, on relèvera que les explosions de haine qui vont ensanglanter la communauté juive au cours des années vingt sont dirigées principalement, non pas contre les colonies rurales ou les quartiers urbains crées par les immigrés sionistes, mais bien contre les Juifs du vieux yichouv. Or, cette population, partiellement arabophone d'ailleurs, était installée dans le pays depuis des décennies. On la sait plutôt hostile au sionisme par conservatisme religieux. Pourtant en 1929, à Hébron comme à Safed, la populace arabe se précipite sur les quartiers juifs pour égorger, brûler, mutiler, émasculer et violer leurs habitants dans un déferlement de barbarie atroce. Contrairement aux nouveaux-venus sionistes, ces Juifs religieux ne se sont jamais souciés de prendre la moindre mesure pour assurer leur défense en cas d'agression, de sorte qu'ils constituent une proie idéale pour les tueurs. Mais ce qui doit nous interpeller, c'est de voir cette furie sanglante se concentrer sur de paisibles voisins, étrangers au conflit né de la colonisation sioniste, et qui ont pour unique tort d'être juifs.

Alors, de grâce, qu'on nous épargne les interprétations passe-partout des esprits paresseux qui prétendent tout « expliquer » par l'injustice ressentie par le peuple palestinien. Ce qui se donne à voir ici est tout simplement la logique de la déshumanisation du dhimmi et le terrible châtiment réservé aux « chiens » soupçonnés de vouloir échapper à leur statut. En ce début du vingtième siècle, les membres du vieux yichouv sont devenus les compagnons d'infortune des autres minorités non-musulmanes persécutées du Proche-Orient, tout comme les Assyriens et les Arméniens, soupçonnés eux aussi de chercher à se soustraire au joug de la dhimmitude.

Enfin, le rôle clef que tient la dhimmitude dans le conflit palestinien trouve une belle illustration dans la construction du concept de « peuple palestinien ». Henry Laurens a étudié l'émergence du terme « Falastin » vers 1908-1909 et ce qui retient l'attention, c'est que si la notion de « Palestinien » englobe toutes les vagues successives d'immigrés musulmans venus s'installer en Terre Sainte au XIXème siècle, arabes ou non (Hauranis de Syrie, Maghrébins, Tcherkesses, Bosniaques, etc.), en revanche les composantes juives de cette même population palestinienne en voie de formation s'en trouvent exclues. C'est le cas du vieux yichouv et des Juifs du monde arabo-musulman (originaires du Maghreb, de Boukhara, du Yémen), même arabophones. Tout Musulman s'intègre de droit à la communauté palestinienne, tout Juif palestinien en est écarté a priori : jeté aux chiens.

Que l'on m'entende bien. Il serait absurde de vouloir réduire le conflit israélo-palestinien, d'une rare complexité, à une composante unique, celle de la dhimmitude. Mais il serait tout aussi illusoire de chercher à en appréhender les ressorts profonds sans avoir égard à ce facteur structurel qui depuis l'origine a colorié - et continue à modeler jusqu'à ce jour - la perception arabe du Juif, qu'il soit d'ailleurs israélien ou non. Le « refus arabe » opposé au fait israélien et à la légitimité même d'un État juif en Palestine traverse l'histoire du conflit comme un fil rouge. Or cette haine viscérale d'Israël, le sentiment insupportable d'humiliation que cet État suscite ne s'explique pas, comme on l'affirme souvent, par le drame des réfugiés palestiniens, elle lui est bien antérieure : le 15 mai 1948, au moment même où les armées régulières des États arabes franchissent le Jourdain, - et avant donc qu'il n'y eût un seul réfugié palestinien - le secrétaire général de la Ligue arabe, Azzam Pacha, s'exclamait déjà : « Ce sera une guerre d'extermination et un massacre mémorable dont on se souviendra comme des massacres mongols et des Croisades » [16]. Pas plus qu'elle ne découle de la présence israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza depuis 1967 : aurait-on oublié que c'est depuis sa proclamation en 1948 que le monde arabe tout entier boycottait Israël, refusait de reconnaître l'État hébreu qu'elle diabolisait et qu'elle jurait de détruire ?

Indépendamment des conditions politiques qui conditionnent une solution durable du conflit israélo-arabe, celle-ci requiert en premier lieu une révolution des mentalités. L'heure d'une paix véritable aura sonné le jour où les Israéliens seront admis - tout simplement - en tant que voisins transfrontaliers, même si la politique de leurs Gouvernants peut, par ailleurs, susciter des désaccords. Comme on souhaiterait voir contribuer à ce changement indispensable tous ceux qui n'ont de cesse aujourd'hui de proclamer leur sympathie pour la cause palestinienne !

Notes

[1] Karl Marx, The Outbreak of the Crimean War - Moslems, Christians and Jews in the Ottoman Empire, New York Daily Tribune, 15 avril 1854.

[2] Marx cite ici, sans le nommer, César Famin, auteur d'une Histoire de la rivalité et du protectorat des Eglises chrétiennes en Orient paru à Paris en 1853.

[3] Voici l'original rédigé directement mais assez maladroitement) en anglais : « The Mussulmans forming about a fourth of the whole and consisting of Turks, Arabs and Moors are of course the masters in every respect, as they are in no way affected by the weakness of their Government at onstantinople. Nothing equals the misery and the sufferings of the Jew of Jerusalem, inhabiting the most filthy quarter of the town, called hareth -el-yahoud, in the quarter of dirt between Zion and the Moriah where their synagogues are situated - the constant object of Mussulman oppression and intolerance, insulted by the Greeks, persecuted by the Latins, and living only upon the scanty alms transmitted by their European brethren. The Jews, however are not natives, but from different and distant countries, and are only attracted to Jerusalem by the desire of inhabiting the Valley of Josephat; and to die on the very place where the redemption is to expected. 'Attending to their death', says a French author, 'they suffer and pray. heir regards turned to that Mountain of Moriah where once rose the Temple of Lebanon, and which they dare not approach, they shed tears on misfortunes of Zion, and their dispersion over the world' ».

[4] Deuxième édition du Guide-Indicateur des sanctuaires et lieux saints historiques de la Terre-Sainte du frère Liévin de Hamme, cité in Guy Ducquois et Pierre Sauvage, L'invention de l'antisémitisme racial. L'implication des catholiques français et belges (1850-2000), Ed. Academia-Bruylant, Louvain-la-Neuve 2000, p. 264.

[5] Henry Laurens, La question de Palestine, Tome 1er, Ed. Fayard, Paris 1999, p. 59.

[6] Sur la « dhimmitude » en général, on se reportera à l'ouvrage de Bat Yéor, Juifs et Chrétiens sous l'Islam, Ed. Berg International, Paris 1994.(www.dhimmitude.org)

[7] Albert Memmi, Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, Coll. Folio Actuel, Ed. Gallimard, Paris 2002.

[8] Cette remarque contient une bonne part d'autocritique : n'ayant pas su éviter le piège, j'ai eu le tort dans nombre de mes écrits de diffuser ces visions réductrices.

[9] Terminologie en réalité trompeuse : tous les habitants non-juifs de Palestine ne sont pas des Arabes (songeons aux Circassiens ou aux Bosniaques) et la population juive comporte bon nombre de Juifs arabophones originaires du Maghreb ou du Yémen.

[10] On désigne sous ce terme les communautés juives établies en Eretz-Israël (Terre Sainte).

[11] Henry Laurens, op.cit., p. 231 (c'est moi qui souligne).

[12] Ibid., p. 565.

[13] Il convient de rappeler ici que depuis le milieu du XIXème siècle - bien avant la première vague d'immigration sioniste - la population de Jérusalem est majoritairement juive.

[14] Yahoud kalabna.

[15] Henry Laurens, op.cit., p. 589 (c'est moi qui souligne).

[16] Al Ahram et New York Times du 16 mars 1948 (cités par Rony E. Gabbay, A Political History of the Arab-Jewish Conflict, Genève 1959, p. 88).

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