Le 18 mai 2003À : Serge Chapleau, caricaturiste, journal La Presse, Montréal;
André Pratte, éditorialiste en chef, La Presse apratte@lapresse.caObjet : Votre réplique à Nina Ben-Ami, consul général intérimaire d'Israël à Montréal au sujet de la caricature primée au Concours canadien de journalisme 2002 (journal du jeudi 15 mai 2003, page A13, section Forum)
Cher Monsieur Pratte,
Vous nous dites que cette caricature de M. Chapleau aurait paru dans La Presse il y a un an. Et bien je n'ai certainement pas dû acheter votre journal ce jour là car j'aurai sûrement réagi immédiatement.
En faisant paraître des caricatures du premier ministre d'Israël, M. Sharon, telle que celle de M. Chapleau l'autre jour dans le journal La Presse, vous ne faites que le jeu de ceux qui ont massacré des villages entiers de Chrétiens au Liban et qui ont toujours voulu faire porter le blâme de Sabra et Shatilla sur M. Sharon. Tout ce que veut le premier ministre Sharon c'est la paix ainsi que la sécurité et non pas des bombes humaines islamiques.
Tendre l'autre joue, ou d'autres vies en pâture aux bombes humaines, islamikazes en la circonstance, n'est pas notre « cup of tea ». Fini le temps où l'on emmenait les Juifs à l'abattoir dans des wagons à bestiaux.
Monsieur Pratte, il y a une grande différence lorsqu'on fait des caricatures sur un personnage résidant dans un pays où le climat politique est serein, tel le Canada, et un pays où tous les jours on arrête des candidats aux bombes suicide en route pour se faire sauter, où tous les jours on déjoue à temps des attentats que, trop souvent, vous négligez de rapporter, des pays où presque tous les jours des villages se font attaquer à la roquette, etc.
Ce style de dessin ne fait rire que les gens du même acabit que M. Chapleau. Ces dessins avaient cours en Allemagne du temps où Chamberlain revenait chez lui en 1939, à la veille de la 2e guerre mondiale, avec beaucoup « de nouvelles rassurantes ».
Comme le disait Emmanuel Halperin dans le film Décryptage, « c'est compliqué Israël », et il faut en tenir compte avant de placer une caricature pareille dans votre journal.
C'est bizarre comme le dessin de M. Chapleau n'a fait rire que les gens de son milieu. Nous Juifs, ne devons certainement pas avoir le même quotient intellectuel pour être à la hauteur et apprécier son style d'humour !
Si vous connaissez le sens péjoratif du mot « youpin », alors je dirais que M. Chapleau et le journal La Presse, en publiant ce genre de rinçure caricaturale du premier ministre d'Israël, surtout par les temps qui courent, ne fait que de la « youpinade » médiatique.
La majorité des Juifs à travers le monde se sentent directement visés par cette caricature.
Edmond Silber
MontréalPS : La manchette de votre journal ce dimanche mentionne, en tout petit : « Attentats à Jérusalem » et en très gros caractères : « Sharon annule sa visite à Bush ». Sept morts assassinés, plus de 20 blessés aujourd'hui, deux assassinés hier à Hébron, et votre manchette est l'annulation du voyage aux USA par M. Sharon. Trouvez vous cela normal, vous Monsieur Pratte ?
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Le 19 mai 2003
Réponse de André Pratte, éditorialiste en chef, La Presse
M. Silber,
Je prends note de votre colère. Mais plusieurs de vos propos sont faux. Pourquoi les caricatures de M. Arafat, elles, ne provoquent-elles pas votre colère ? N'a-t-on pas le droit de caricaturer M. Sharon ?
Vous dites que nous faisons le jeu des terroristes. Comment expliquez-vous, alors, que nos éditoriaux condamnent régulièrement les tactiques des terroristes palestiniens ?
Vous dites que nous ne rapportons pas les attentats. Encore là, c'est faux. Nous en parlons à chaque fois. Vous souhaiteriez une couverture plus favorable à la politique de M. Sharon ? C'est votre droit. Pour ce qui est de l'équipe éditoriale, nous ne sommes pas d'accord avec cette politique, notamment la poursuite de la colonisation. Mais cela ne fait pas de nous des admirateurs des terroristes, encore moins des antisémites. Nous sommes plus proches des propositions du Parti travailliste. Or, ce sont bien des juifs qui dirigent ce parti, non ?
Bien à vous,
André Pratte
Éditorialiste en chef
La Presse
apratte@lapresse.ca
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Le 22 mai 2003
Réponse de Edmond Silber
Cher Monsieur,
Très honoré par votre réponse Monsieur Pratte. Il y a longtemps que je vous écris et, jusque hier, sans trop de succès.
Vous dites que je suis plein de colère ? Pas du tout Monsieur Pratte, peut être plein de tristesse, mais pas de colère.
Je laisse aux Arabes le soin de critiquer les caricatures d'Arafat, ils sont beaucoup mieux placés que moi pour le faire. Oui, certainement que nous avons tous le droit de faire des caricatures de qui que ce soit, mais celle de M. Chapleau sur M. Sharon a dépassé certaines balises.
La caricature de M. Sharon en ogre se préparant à bouffer (de la viande d'arabes pourrait-on penser) n'est, à mon avis, pas mieux que celle où l'on montre des Juifs en train de saigner des Musulmans pour en extraire le sang et en faire du pain azyme lors de la Pâque juive. Le foulard à damiers ainsi que le couteau et la fourchette étaient de trop.
Non je ne dis pas du tout que vous ne rapportez pas les attentats. Tout ce que je dis, c'est que vous portez l'emphase sur l'annulation du voyage de M. Sharon aux USA, et la nouvelle du jour, qui est la mort d'innocentes victimes israéliennes, passe en tout petit dans le texte. Non, je ne veux pas de nouvelles pro ou contre qui que se soit. Ce que je suis en droit d'exiger, c'est « une nouvelle ». À moi de l'interpréter et d'en tirer les conclusions. Contentez vous de nous rapporter les faits, mais tous les faits. Votre manchette du dimanche 18 mai, pour quelqu'un de Saint-Thomas Didyme, au Lac Saint-Jean, ou de Coin-du-Banc en Gaspésie, qui ne suivrait la situation qu'a travers votre journal, penserait que « Sharon veut encore faire échouer la « Road Map » et trouve un prétexte pour annuler sa visite à Bush ».
Douze morts en 48 h en Israël (incluant Afula). Si c'était arrivé au Canada, cela aurait fait ici, en gardant les proportions, 72 morts. Pensez vous que votre manchette aurait été « Jo Blo annule son voyage » ? Je suis sûr que vous auriez annoncé : « 72 morts » sur 5 colonnes à la une.
Avant 1967, il y avait la Transjordanie. Depuis quelques temps, vous nous parlez de la « Palestine ». Dites moi pourquoi les Jordaniens n'ont-ils jamais créé un État indépendant sur le territoire qu'eux « occupaient » à l'époque ? Il y a certainement des territoires disputés, mais il n'y a pas de colonies ni de territoires occupés Monsieur Pratte. Contrairement à la France, la Belgique et d'autres pays, Israël ainsi que le peuple israélien n'a pas de passé colonisateur, et ce n'est pas du tout notre philosophie d'oppresser ni de coloniser qui que se soit. Tenez, puisque nous parlons de territoire et de colonisation, peut être que nous devrions demander à ceux que nous appelons les Premières nations, tels que les Montagnais, les Mohawks, les Abénakis, les Crees, etc., ce qu'ils pensent de l'expression « Québécois de souche » et de la définition de « territoires occupés ».
Quand au (moribond) Parti travailliste dont vous prétendez être proche de la pensée politique, on voit ce qui lui est arrivé aux dernières élections. Il est en pleine débandade, son chef vient de démissionner et, en plus, je vous rappelle que ce sont eux qui ont créé les plus anciennes villes de Judée-Samarie, de suite après la guerre de 1967. Prendre pour référence la politique de la « gauche » israélienne, c'est un peu comme ceux qui disent « je suis anti-sioniste mais pas anti-juif », et pour le prouver ils nous disent qu'il leurs arrive d'aller manger un « smoked meat » chez Schwartz sur la « Main ».
Il est dommage, Monsieur Pratte, que votre réponse ne cherche qu'à noyer le poisson. Vous avez très bien compris ce que je voulais dire. Non, je ne veux surtout pas de parti pris ni d'un bord ni de l'autre. Non, je ne veux pas d'une couverture favorable à M. Sharon. Tout ce que je veux, c'est une couverture et pas d'interprétations subtiles comme le fait quotidiennement l'agence France Presse.
Monsieur Pratte, j'ai plus d'années derrière moi que devant moi. Mon passé me dit qu'il y a des signes avant coureurs qui ne trompent pas. Juif ou pas, il faut être vigilant ; la vie n'est qu'un éternel recommencement.
Sincères salutations,
Edmond Silber
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