Mai 2005

Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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Sur Beur FM, Dieudonné parle des «sionistes», de la Shoah et du «racisme anti-goy»

Extrait de L'Arche n°565, mai 2005
info@arche-mag.com
Reproduction autorisée sur internet avec les mentions ci-dessus

 

Dieudonné: «Dans les livres de classe de mes enfants, j'ai arraché les pages sur la Shoah»

Le 28 mars 2005, le comédien Dieudonné est en direct au micro de Beur FM. Il est là pour faire la promotion de son dernier spectacle. Mais l'essentiel de l'émission - aussi bien dans la partie où il est interviewé par le journaliste de Beur FM que dans la partie où il répond aux questions des auditeurs - a pour thème l'obsession de Dieudonné: le complot sioniste.

Quand on dit «sioniste», tout le monde se comprend à mi-mot. Le «complot», explique Dieudonné, ne vise pas seulement les Noirs, les Musulmans et les Arabes. Il vise l'ensemble des non-Juifs. D'où la nécessité, selon lui, de la «lutte contre le racisme anti-goy».

Dieudonné s'étend longuement sur les persécutions dont il affirme être l'objet. Son seul crime, dit-il, est «d'aborder le sujet du sionisme, qui est un sujet tabou». Et il dénonce «cet impérialisme nauséabond, ce sentiment de supériorité qui écrase une partie du monde et qui commence à être extrêmement pesant».

Pour donner un aperçu du climat régnant à l'antenne, une brève citation suffira. Un jeune enfant prénommé Ismaël est au téléphone. Récitant manifestement sa leçon, il déclare: «Moi, je suis un goy et fier de l'être». Dieudonné lui répond, au milieu des rires attendris: «Moi aussi».

On trouvera ci-dessous de larges extraits des déclarations de Dieudonné au micro de Beur FM. Étant donné que certains de ces propos sont particulièrement graves, nous avons ajouté des notes auxquelles le lecteur est invité à se reporter.

 

Sur la «pornographie mémorielle» et la Shoah

Je n'ai jamais associé la Shoah à la pornographie, c'est une manipulation (1). C'est carrément créé, c'est de la fabrication. (...)

Je suis en Algérie, qui est effectivement plus ou moins un second pays pour moi, parce que j'ai découvert une population vraiment formidable. Quelque part, je suis algérien aujourd'hui.

J'étais en Algérie, discuter du spectacle et du sionisme en général. (...) Et je reprenais une expression d'une historienne qui s'appelait. qui affirmait, si vous voulez, qui avait inventé ce terme, qui disait que c'était une pornographie mémorielle (2). Et je trouvais que le terme était assez justement trouvé. Le terme d'une sociologue, une historienne. l'objet d'un terme, c'est de provoquer un débat. En tout cas à aucun moment je n'ai associé la Shoah à la pornographie mémorielle.

 

Sur les accusations d'antisémitisme portées contre lui

Bon, c'est vrai qu'il y a une certaine tendance des mouvements extrémistes sionistes à dire que la justice française est antisémite. Tout le monde est antisémite. À partir du moment où vous n'êtes pas d'accord avec eux, vous êtes un antisémite. (...) Apparemment il y a une certaine presse qui n'en a rien à faire. C'est la justice de la presse, de certains médias. Je pense à Bernard-Henri Lévy ou Finkenkraut [sic] qui a traité carrément les Noirs de sous-hommes en disant que quasiment les Antillais étaient des assistés, que l'idéologie des Antillais, des Noirs de France. puisqu'il a fait une pétition, là, il disait: les Noirs filent un mauvais coton, pour faire un parallèle avec les champs de coton. Pour vous dire à quel point dans le mauvais goût, dans la négrophobie on est en train de glisser avec ce genre de personnage. Et eux, ils ont un libre accès aux médias.

 

Sur «la hiérarchie des souffrances»

400 ans, des centaines de millions de personnes touchées, esclavagisés, pas une ligne dans les manuels scolaires, pas un film. J'ai simplement dit que ce serait bien que la République, parce qu'on nous vend «liberté, égalité, fraternité», à ce moment-là que la République mette les souffrances au même niveau. Parce qu'il y en a une dont on entend parler en permanence. Pourquoi pas, mais il faudrait que l'on parle de la même chose, il faudrait mettre au même niveau, parce que je pense qu'il ne faut pas hiérarchiser les souffrances à l'intérieur de la République. La République doit mettre au même niveau. Or, aujourd'hui, elle ne le fait pas, parce qu'elle est effectivement à mon avis sous des groupes de pression qui sont extrêmement nuisibles au projet républicain et à l'utopie républicaine.

 

Sur la lutte contre le racisme

Il y a une véritable injustice dans le traitement de la lutte contre le racisme. Nous avons été manipulés par ces partis politiques, notamment le Parti socialiste et toute l'équipe à Julien Dray (...) qui ont instrumentalisé la lutte contre le racisme et qui n'ont fait finalement qu'inciter au racisme. Aujourd'hui, quand on voit un Finkenkraut [sic] qui se lâche carrément, qui dit qu'il y a un racisme anti-Blanc, que les Noirs sont plus ou moins en train de faire chauffer la marmite et qu'ont va manger des Blancs dans la rue. Alors que cet homme fait partie effectivement de réseaux extrêmement puissants qui ont par rapport aux médias une influence considérable, il voudrait continuer à nous donner des leçons de morale en disant que les nègres en France filent un mauvais coton idéologique.

 

Sur «une souffrance sacralisée»

La vérité est qu'il y a une inégalité dans le traitement de la souffrance dans ce pays. On a d'un côté une souffrance sacralisée, qui est mise sur un piédestal. C'est quasiment devenu messianique. Il faut suivre, comme ça, les commémorations. Et de l'autre côté, des populations qui ont souffert et qui n'ont pas de leçons à recevoir de cette souffrance et qui sont obligées de. je refuse que mes enfants, à l'école, je leur ai dit non, j'ai arraché les pages. Je leur ai dit: vous n'étudiez pas cette souffrance-là tant qu'il n'y aura pas les autres. Il n'y a aucune raison que vous, descendants d'esclaves, vous n'ayez pas accès à votre histoire.

 

Sur le «communautarisme»

Je pense qu'il y a un cancer, c'est les communautarismes, qui est orchestré, organisé par une association comme le CRIF qui est une association ultra-communautaire. Ils ont appelé au boycott de mon spectacle. Je suis dans le collimateur de ce M. Cukierman que je n'ai jamais vu. D'ailleurs invitez-le, moi je veux bien que l'on discute avec M. Cukierman. Quel est son projet? Organiser une vase ratonnade contre les Noirs et les Arabes? C'est cela son véritable projet? Diviser la France pour je ne sais pas quoi, et pour servir les intérêts d'un autre pays?

 

Sur «les Juifs négriers»

Il y a eu des Juifs négriers, mais ça, il s'en sont foutu mais plein les fouilles avec le commerce des Noirs. (...) C'est une communauté qui a particulièrement bien gagné sa vie, mais ce n'est pas la seule, les protestants, les chrétiens, ont bien gagné leur vie, mais la communauté juive, notamment aux États-Unis avec quasiment le monopole sur les armateurs, les bateaux, un certain M. Lopez, Abraham Lopez. Il y avait, euh. c'est l'histoire, c'est historique, c'est comme si vous. il n'y a pas de discussion (3).

 

Sur le «Code noir» édicté par Louis XIV en 1685

Le premier article du «Code noir», c'est: «Nous interdisons le commerce aux Juifs». Mais pourquoi? Parce que les Juifs avaient le, ce commerce-là, avaient le monopole de ce commerce depuis longtemps et qu'il fallait introduire une dimension chrétienne, c'est-à-dire qu'il fallait arrêter de castrer les mâles, il fallait arrêter de jeter les enfants à l'eau (4).

 

Sur la mise en cause de Bruno Gollnisch, suite à ses déclarations sur les chambres à gaz

Qu'on enlève le travail à un homme, sans être passé par la justice, juste sous les pression d'un lobby, je trouve ça scandaleux et je le dis et je le répète. Ce qui arrive à M. Gollnisch est strictement illégal et j'espère qu'il gagnera. (...) Ce qui est terrible et insupportable c'est de voir un homme, un père de famille, se retrouver dans une situation - mais - délirante, sous la pression d'un lobby - et en plus il n'a rien dit, visiblement -, sous la pression d'un lobby qui fait pression.

 

Sur les «tabous»

C'est amusant de voir à quel point il existe des tabous, et l'on ne touche pas visiblement à une catégorie toute particulière qui est le sioniste en général. C'est quand même incroyable de voir à quel point on est dans une société. je pense simplement que nous sommes aujourd'hui dans une configuration d'injustice totale face aux valeurs de la République. Marianne a des enfants, nous sommes tous des enfants de la République. Et il y a un chouchou dans la maison. Il serait temps que Marianne mette de l'ordre.

 

Sur le «racisme anti-goy»

On voit bien que cette manipulation sioniste, si vous voulez, montre à quel point ils sont désemparés, ils commencent à faire tout et n'importe quoi. Ce qui est plutôt bon signe. Il y a un racisme anti-goy qui est en train de se développer chez les sionistes, qui est de nature à rassembler, je le vois, les Blancs, les Noirs, les Jaunes, les Arabes et c'est ce qu'ils sont en train de provoquer. Cette association, j'ai commencé à en entendre parler (5), une pétition contre le racisme anti-goy, et je pense que je ferai partie des signataires. (...) Ils sont aujourd'hui, mais c'est plutôt bon signe, ces gens qui sont là pour gangrener la République française, pour déstabiliser, il faut absolument qu'ils se cachent, qu'ils trouvent des boucliers. (.) Je crois que cette association qui lutte contre le racisme anti-goy, elle va se mettre en place parce que c'est une volonté délibérée de déstructurer les valeurs intrinsèques de cette République (6).

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NOTES

1. «Pornographie mémorielle»: voici les propos de Dieudonné sur ce sujet.

«Moi, je parle aujourd'hui de pornographie mémorielle. Ça devient insupportable. (...) Voilà, c'est une manipulation. Je parle de pornographie mémorielle. Je pense que ça devient pornographique» (conférence de presse à Alger, le 16 février 2005, retranscrite dans Le Monde du 22 février 2005).

«Une partie des Juifs se sont enrichis en vendant des enfants noirs sur les marchés. Aujourd'hui, il faut réhabiliter la vérité historique et arrêter cette manipulation dont les sionistes ont l'habitude. C'est de la pornographie mémorielle» (interview au quotidien L'Écho d'Oran, 20 février 2005).

On trouvera l'intégralité des déclarations de Dieudonné dans «Les documents de la nouvelle affaire Dieudonné», L'Arche n°563-564 (mars-avril 2005).

 

2. Cette historienne dont Dieudonné a oublié le nom s'appelle Idith Zertal. Elle a démenti à plusieurs reprises, sans aucune ambiguïté, non seulement avoir «inventé» ce terme mais même l'avoir jamais utilisé (voir L'Arche de mars-avril 2005).

 

3. Cet «Abraham Lopez» dont parle Dieudonné s'appelait en réalité Aaron Lopez. Il s'agit d'un armateur qui vivait à la fin du XVIIIe siècle dans la ville américaine de Newport. Comme tous les bateaux de l'époque, les siens transportaient aussi des cargaisons d'esclaves. Aaron Lopez n'avait évidemment pas le «monopole» de l'armement, ne serait-ce que dans sa ville de Newport, et encore moins le «monopole» de la traite des esclaves.

Le nom de Lopez figure habituellement, comme une prétendue «preuve» du rôle des Juifs dans l'esclavage, dans des pamphlets antisémites rédigés par des néo-nazis américains. Ces pamphlets, qui ont été récemment traduits en France, sont sans doute à l'origine des connaissances «historiques» de Dieudonné.

On trouve ainsi le nom d'Aaron Lopez, avec l'assertion que «le vaste trafic d'esclaves noirs fut un monopole juif», dans un écrit d'un antisémite obsessionnel nommé Jacques Daudon, fondateur du Parti des Français Progressistes et Humanistes (P.F.P.). M. Daudon donne pour référence trois livres: La pieuvre mondialiste attestée par les Protocoles des Sages de Sion, de Sulkos, Les responsables de la seconde guerre mondiale, de Rassinier, et Les mythes fondateurs de la politique israélienne, de Garaudy.

Le plus ironique, dans cette affaire, est que les principaux propagateurs du mythe des «esclavagistes juifs» sont des nazis américains, qui ne pardonnent pas aux Juifs leur rôle dans la campagne pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis.

 

4. Voici ce que le «Code noir» (le document de 1685 dans lequel Louis XIV réglemente l'esclavage dans les colonies françaises) dit au sujet des Juifs: «Article 1. Voulons et entendons que l'édit du feu roi de glorieuse mémoire notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles. Ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les Juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.»

En d'autres termes, Louis XIV réitère, dans le contexte spécifique des colonies françaises, l'édit d'expulsion des Juifs de France qui avait été signé par Louis XIII en 1615. Lu par Dieudonné, cela devient: «Nous interdisons le commerce aux Juifs».

Mais, en matière de falsification historique, Dieudonné (ou celui qui le fournit en arguments antisémites) ne s'arrête pas là. Il invente non seulement que les Juifs auraient pratiqué dans les îles le commerce des esclaves mais qu'ils en auraient eu «le monopole».

Dieudonné atteint le comble de l'odieux lorsqu'il explique aux auditeurs de Beur FM (sans que le journaliste intervienne, pour le contredire ou le tempérer) que l'expulsion des Juifs par Louis XIV avait pour objet d'«introduire une dimension chrétienne» dans les pratiques esclavagistes - les Juifs et eux seuls ayant pour habitude, selon Dieudonné, «de castrer les mâles», et «de jeter les enfants à l'eau».

 

5. Dieudonné parle de «cette association», cette «pétition contre le racisme anti-goy» dont il a «commencé à entendre parler», comme s'il s'agissait d'une initiative à laquelle il serait étranger. En fait, trois jours après l'émission sur Beur FM, le site internet dirigé par Dieudonné publie un appel intitulé «Le racisme anti-goy» (http://lesogres.org/article.php3?id_article='8), où on lit (la graphie d'origine a été conservée): «Les sionistes sont aux abois, tant il est vrai que leur seule arme réside dans la manipulation des faits et des consciences. (...) Face à ce qui paraît comme la manipulation sur ce thème de la haine anti-blancs, certains lancent l'idée de l'association de lutte contre le racisme ANTI-GOY, ce racisme dont l'impunité n'a que trop duré. OUVRONS NOTRE ESPRIT ET RÉSISTONS À L'OPPRESSEUR.»

 

6. Sur les liens entre le mythe du «racisme juif» et l'antisémitisme moderne, voir les divers exemples analysés par Pierre-André Taguieff dans son article «Des thèmes récurrents qui structurent l'imaginaire antijuif moderne» (L'Arche n°560, «Les dangereux fantasmes de l'antisionisme militant», novembre-décembre 2004).

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Le 3 mars 2005

Nouvel Observateur Hebdo N° 2104

42 millions de déportés
La vérité sur la traite des Noirs

Le «crime contre l'humanité» a duré treize siècles. De la «traite musulmane» pratiquée par les marchands arabes au VIIe siècle aux galions hollandais ou français du commerce triangulaire, du Code noir institué par Louis XIV à l'abolition de l'esclavage en 1848, Laurent Lemire revient sur ces pages d'histoire qui remontent aujourd'hui à notre mémoire.

La vérité sur la traite des Noirs

L'année de l'esclavage était passée pratiquement inaperçue. Et voilà que les diatribes honteuses d'un Dieudonné remettent ce drame à l'ordre du jour. Triste détour. Mais si l'histoire submerge ainsi souvent l'actualité, c'est que l'actualité ignore trop souvent l'histoire. Il y a près de vingt ans, dans sa «Grammaire des civilisations», Fernand Braudel, le spécialiste des mentalités et de la longue durée, écrivait: «La traite négrière n'a pas été une invention diabolique de l'Europe. C'est l'islam qui, en contact très tôt avec l'Afrique noire par les pays entre Niger et Darfour et par ses places marchandes de l'Afrique orientale, a le premier pratiqué en grand la traite négrière, d'ailleurs pour les raisons mêmes qui y amèneront plus tard l'Europe elle-même: le manque d'hommes, pour des tâches multiples et trop lourdes, vu les moyens du bord.»

Si les Européens ne sont donc pas les inventeurs de la traite, ils lui ont donné une ampleur considérable au siècle des Lumières, le XVIIIe de Diderot et Rousseau. Comment expliquer un tel phénomène à l'échelle quasi mondiale? L'historien Olivier Pétré-Grenouilleau n'a cessé de creuser le sujet. Depuis près de quinze ans, il étudie les logiques de l'esclavage, décortique les systèmes de représentation qui sont en jeu et montre les rapports qu'ils ont créés entre les cultures. Dans son «Essai d'histoire globale» sur les traites négrières (1), ce jeune historien estime qu'environ 42 millions d'esclaves furent déportés pendant treize siècle, du VIIe au XXe siècle.

 

Qu'entend-on par «traites négrières»?

Il n'y a pas une traite mais trois, étalées sur treize siècles! La plus connue, celle dont on parle quasi exclusivement est, bien sûr, la traite atlantique. Elle fut organisée pour des motifs économiques principalement par les Hollandais, les Britanniques, les Français et les Américains. Entre 1450 et 1860, les 11 millions d'Africains ainsi déportés servent principalement de main-d'oeuvre dans les plantations coloniales des Antilles et du sud des Etats-Unis (canne à sucre, café, coton, riz...).

Mais il y a aussi une autre traite, plus ancienne: la traite orientale pratiquée sans plus d'états d'âme par des marchands arabes dès le VIIe siècle de notre ère. Cette exploitation-là a duré treize siècles. Et se prolonge encore aujourd'hui puisque l'esclavage n'est toujours pas aboli dans certains pays comme l'Arabie Saoudite. Le bilan de cette traite «musulmane», moins connue et moins étudiée que la traite occidentale, est considérable: on estime que 17 millions d'Africains ont été asservis.

Enfin, il y a la traite africaine. Comme au Moyen-Orient, en Egypte ou en Grèce, l'esclavage existait depuis la nuit des temps en Afrique. Mais la «demande» des traites orientale et atlantique a amplifié ce phénomène et donné naissance à un commerce: certains royaumes africains se sont considérablement enrichis et développés en vendant des esclaves capturés dans d'autres tribus. Cette traite «interne», estimée à 14 millions d'individus, est évidemment difficile à établir. Les études historiques sur ce point ne font que commencer. Une chose est sûre: sans l'existence d'une offre en captifs, les traites orientale et occidentale n'auraient pas pu se développer. Plusieurs travaux portent sur le rôle exact joué par l'Afrique noire dans l'organisation du trafic et pourquoi elle a répondu aussi favorablement aux demandes extérieures. Mais l'historiographie est trop récente pour apporter des réponses fiables.

À quelles fins ces traites sont-elles organisées?

Elles reposent toutes sur des calculs économiques. Pour décrire le trafic d'esclaves qui s'organise dans les pays arabes dès le VIIe siècle de notre ère, certains historiens anglo-saxons parlent d'une Muslim connection, une «filière musulmane». Son apparition coïncide et nourrit l'expansion politique des conquérants arabes et la diffusion de l'islam... Dans ce cadre, les esclaves noirs fournissent une main-d'oeuvre abondante. Mais ce sont les femmes noires qui ont le plus de valeur: les Nubiennes et les Abyssines servent le plus souvent à l'esclavage sexuel. Dans le cas de la traite africaine, il faut distinguer les esclaves exploités par les Africains eux-mêmes. Sur ce marché «traditionnel», les femmes étaient les plus prisées, non seulement comme mères, mais aussi pour leurs aptitudes à la vie domestique et aux travaux traditionnels. Et puis il y a les captifs qui étaient revendus aux négriers arabes ou occidentaux contre de la pacotille. Mais attention, dans son ouvrage Olivier Pétré-Grenouilleau souligne une erreur souvent reprise dans l'imaginaire collectif liée à la traite des Noirs. «Un malentendu existe quant aux marchandises proposées par les négriers. A cause de l'usage du terme "pacotille", emprunté à l'espagnol pacotilla, et qui dans cette langue ne signifie pas des objets de faible valeur.» Dans la traite atlantique, pour acheter dix esclaves il fallait au moins donner un cheval.

 

Les traites sont-elles le produit du racisme?

Les historiens sont tous d'accord sur un point: envisager la traite comme la conséquence d'un racisme à l'encontre des Noirs est un poncif dépassé. La complexité des traites négrières devrait suffire à clore ce débat. Mais si le racisme n'est pas à l'origine de l'esclavage, l'esclavage en revanche, et particulièrement la traite atlantique, a nourri un racisme qui a servi de légitimation a posteriori au commerce des négriers.

 

Pourquoi ne parle-t-on que de la traite atlantique organisée par les Occidentaux?

Parce que c'est la plus systématique et la plus codifiée. L'esclavagisme colonial se développe à partir des découvertes maritimes des XVe et XVIe siècles. C'est la première étape de la naissance d'une économie mondiale qui crée une demande à destination exclusive des Amériques. L'esclave noir devient alors un facteur de production dans des proportions jusqu'alors inconnues, pendant près de quatre siècles. Sur ce marché, prédomine l'utilisation d'esclaves masculins, plus forts et plus résistants.

 

Pourquoi les Noirs ont-ils été les victimes du système?

C'est sans doute la question la plus complexe et là-dessus les spécialistes français ou étrangers divergent. Plusieurs facteurs interviennent, mais aucun ne suffit vraiment à fournir une explication valable. Une chose est certaine, les traites africaine et orientale, antérieures à la traite atlantique, ont marqué les esprits. La dévalorisation du Noir a servi à légitimer son statut d'esclave. Cela ne répond pas à la question initiale: pourquoi les Noirs? Certains historiens voient l'une des explications dans la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, la chute de cette ville fermant à l'Europe les pourtours de la mer Noire où elle s'approvisionnait jusqu'alors. En effet, les Africains n'apparaissent vraiment sur le marché des esclaves dans la région de Gênes qu'après cet événement. Jusqu'alors, l'essentiel de la main-d'oeuvre était constitué de prisonniers de guerre, de Slaves, de Mongols ou de Russes. La révolution sucrière et l'économie de plantation, découvertes par les Occidentaux au moment des croisades se développèrent dans l'Europe du Sud à la fin du Moyen Age. C'est ce modèle économique qui sera transporté aux Amériques après les grandes découvertes.

Le choix se portera sur les esclaves africains pour diverses raisons: résistance physique, notamment adaptation au milieu épidémiologique américain où sévissent la rougeole et la variole, force physique, faible coût, etc. Le choix des Africains s'explique aussi par les habitudes déjà contractées, pendant deux siècles, dans les plantations des îles de l'Atlantique et du golfe de Guinée, où des esclaves noirs travaillaient. Ces raisons, aussi injustifiables soient-elles, n'impliquent pas un racisme préalable. Le racisme intervient non pas avant les traites négrières mais après, pour les légitimer. Le Noir devient alors l'esclave type, l'homme ou la femme asservis.

 

Comment fonctionne le commerce triangulaire?

Il apparaît dans le dernier tiers du XVIIe siècle. Disons que c'est le moyen qu'a trouvé l'Europe pour rentabiliser au mieux la traite. Les Etats mettent sur pied des compagnies qui bénéficient de monopoles: les bateaux partent d'Anvers, de Bordeaux ou de Londres les cales bourrées de marchandises qui seront échangées en Afrique contre des esclaves. Puis, avec leur cargaison humaine, ils font ensuite voile vers leurs colonies respectives, d'où ils reviendront chargés de produits tropicaux. C'est ainsi que se développèrent la Compagnie hollandaise des Indes occidentales (1625), la Compagnie des Indes occidentales (1664) et la Royal African Company (1672). Pendant des siècles, le quotidien des négriers et des esclaves n'a guère changé, pas plus que les principales routes de la traite. Deux itinéraires joignaient l'Afrique occidentale au Maghreb, deux autres vers les Amériques. Les modes de production, de transport, d'achat et de vente des captifs n'évoluèrent pratiquement pas. En revanche, les rythmes de la traite changèrent sans cesse, le système négrier s'adaptant à la demande du marché.

 

Les marchands juifs participent-ils à la traite atlantique?

Faux. Et la meilleure preuve qu'il s'agit là d'une élucubration sans réalité historique figure dans le Code noir, promulgué en 1685 par Louis XIV. Le premier article de ce texte qui réglemente l'esclavage aux Antilles, en Guyane et en Louisiane exclut formellement les juifs des territoires concernés: «Enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.» A La Rochelle, Nantes et Bordeaux, de grandes familles protestantes ont en revanche prospéré grâce au commerce triangulaire.

 

D'où provenaient les esclaves de la traite atlantique?

Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, on admet que la traite vers les Amériques porte sur moins de 10 000 esclaves par an, les captifs provenant du Congo, d'Angola, de Haute-Guinée, de Sénégambie ou du Bénin. L'essor des plantations fait exploser la demande et quadrupler le prix des esclaves au début du XVIIIe siècle. Les grandes zones africaines de déportation se mettent en place: baie du Bénin, Côte de l'Or, Loango et Angola. Les recherches historiques récentes montrent que l'île de Gorée, au large de Dakar, si importante sur le plan symbolique, fut un modeste site de traite par rapport à celui d'Ouidah, au Bénin, d'où sont partis plus d'un million d'esclaves vers les Amériques. Cette économie liée à l'esclavage va profondément perturber les sociétés africaines où les razzias et les enlèvements se multiplient pour répondre à la demande des négriers. L'historien Hugh Thomas estime à 1,25 million le nombre des Africains qui ont été vendus en esclavage par la France, pays qui détient un quart du trafic négrier atlantique vers 1750.

 

Comment était organisé le transport?

Les bateaux pouvaient contenir 450 à 500 esclaves pour une quarantaine d'hommes d'équipage, et les voyages duraient environ deux mois et demi. On estime ainsi à plus de 30 000 le nombre d'expéditions négrières atlantiques. A l'origine les captifs étaient peu coûteux, les négriers ne se souciaient pas véritablement des pertes enregistrées au cours de la traversée. Mais au fur et à mesure que le trafic s'organise, les prix ont grimpé: le captif est devenu précieux. Aussi, soucieux de diminuer la mortalité de leurs «marchandises», les négriers n'embarquaient que les esclaves en état de traverser l'océan. Le taux de mortalité pour la traite atlantique est estimé à 12%. Mais en Angola, par exemple, l'historien américain Raymond Cohn a montré que 40% des esclaves mouraient avant d'arriver sur la côte pour être vendus aux Brésiliens et aux Portugais. Il ajoute que 10% des esclaves disparaissaient dans les ports. La plupart des études établissent que le taux de mortalité des expéditions était compris entre 10 et 20%, et cela quelle que soit l'époque ou la nation négrière.

 

Les esclaves se révoltaient-ils?

Il y eut des révoltes dès la fin du XVe siècle dans les Caraïbes et jusqu'en 1874 au Brésil, mais l'historiographie récente tend à minimiser le nombre d'actes de résistance pendant le transport. On estime aujourd'hui à 10% les cas de révolte sur les navires négriers atlantiques. Et pour cause: dès l'achat, l'esclave est marqué au fer rouge. Dans les navires, les Noirs sont entassés et enchaînés. Arrivés dans les plantations, ils sont soumis aux règles du Code noir qui prévoit de fortes peines en cas de désobéissance et surtout donne plein pouvoir aux maîtres pour reprendre leur bien... Néanmoins, la surveillance sur terre était plus difficile qu'en mer. Voilà pourquoi les esclaves sont souvent parvenus à s'échapper. Les esclaves ont «marronné», autrement dit se sont enfuis des plantations, seuls ou en groupe, établissant parfois dans des régions peu accessibles (forêt, montagne...) de véritables communautés. En 1791, la révolte des esclaves à Saint-Domingue-Haïti aboutit à l'indépendance.

 

Quand et comment est apparue l'idée d'abolir l'esclavage?

Les premiers abolitionnistes furent les esclaves! Les révoltes de captifs qui eurent lieu dès la fin du XVe siècle dans les Caraïbes réveillèrent les consciences en Europe. Montaigne fut l'un d'entre eux, suivi par Montesquieu et Condorcet. L'affirmation d'un puissant mouvement abolitionniste international prend ainsi naissance en Occident à la fin du XVIIIe siècle, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu d'interrogation sur ce sujet dans le monde musulman. Une étude est d'ailleurs en cours sur le rôle de l'islam dans le débat abolitionniste. C'est pourtant sous l'impulsion des Quakers américains que l'abolitionnisme s'organise de manière plus efficace surtout en Angleterre: en 1807, le Parlement britannique interdit la traite. En 1833, le même Parlement vote la suppression de l'esclavage, provoquant un grand engouement dans les pays européens. En France, la IIe République annonce l'avènement de la «société des égaux», et le gouvernement provisoire, sous la houlette de Victor Schoelcher «sous-secrétaire d'Etat chargé spécialement des colonies et des mesures relatives à l'abolition de l'esclavage», promulgue le décret du 27 avril 1848 qui abolit l'esclavage.

Presque un siècle plus tard, en 1946, le statut colonial est à son tour supprimé. «Lorsque l'homme s'habitue à voir les autres porter les chaînes de l'esclavage, c'est qu'il accepte lui-même un jour de les porter», dira Abraham Lincoln. Pourtant, malgré ces mesures prises en 1807, un esclavage clandestin se poursuivra. Près de 2 millions d'Africains furent en effet transportés vers l'Amérique entre 1808 et 1867. Et c'est encore les Britanniques via la Royal Navy qui firent la police antiesclavagiste en arraisonnant 85% des navires négriers. Signalons enfin, qu'au Maroc, les marchés d'esclaves publics furent fermés par les Français en 1912...

 

Quelles ont été les séquelles de ce crime historique?

Au regard des souffrances endurées par les 42 millions d'Africains ainsi déportés et leurs descendants, l'ampleur du crime est sans équivalent. Mais comme l'expliquent aujourd'hui les historiens, les Africains furent à la fois victimes et acteurs de la traite. D'où des séquelles profondes dont le continent africain continue de souffrir sur le plan politique et culturel. En Amérique et dans les Caraïbes, les esclaves ont participé bien malgré eux à la formation d'une culture atlantique. Leur capacité d'adaptation donna naissance à des communautés noires particulièrement originales qui, en retour, influencèrent les pays occidentaux qui avaient été pour la plupart esclavagistes. En musique, en littérature et dans de nombreux domaines de l'art, cette culture qui traversa l'océan à fond de cale a profondément irrigué les mentalités. En revanche, on ne distingue pas encore le rôle des captifs noirs dans le monde musulman.

Dans un ouvrage qui fait le point sur l'histoire du mouvement abolitionniste (2), Nelly Schmidt, biographe de Victor Schoelcher, pointe les enjeux. «Si la traite et le système esclavagiste furent récemment reconnus en tant que crimes contre l'humanité par la France et l'ONU, il n'en demeure pas moins qu'ils constituent l'un des aspects de l'histoire humaine les moins bien transmis.»

L'histoire des traites négrières, longtemps perçue comme un paragraphe de l'histoire coloniale, sort lentement d'un imaginaire confus. Cela a commencé en 1969 avec la parution du livre fondateur de l'Américain Philip Curtin, «The Atlantic Slave Trade». Cette approche quantitative constituait un champ de recherches interdisciplinaires novateur où le développement industriel d'une ville comme Nantes au XVIIIe siècle pouvait être mis en relation avec l'évolution démographique au Bénin. Dix ans plus tard, ce sont les traites orientales qui ont fait l'objet d'études nouvelles. Dans l'avenir, il reste à approfondir les traites africaines pour que cette tentative d'histoire globale débouche sur un savoir permettant d'écrire enfin dans sa totalité l'un des chapitres les plus ténébreux de l'histoire des hommes.

Laurent Lemire

(1) Les Traites négrières. Essai d'histoire globale, par Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard, coll. «Bibliothèque des histoires», 470 p., 32 euros.

(2) Vaincre l'esclavage. Des hommes et des idées XVIe-XIXe siècle, par Nelly Schmidt, Fayard, 400 p., 24 euros.

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