Le 10 octobre 2003Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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Cet antisémitisme qui vient
Par Alain Finkielkraut
L'Opinion Indépendante
«Les Juifs ont le cou lourd et, pour la première fois depuis la guerre, ils ont peur» écrit Alain Finkielkraut dans Au nom de l'autre. Retour sur cet antisémitisme qui vient.
Bienvenue dans le monde du racisme antiraciste. On se souvient de la Conférence de Durban contre le racisme, la discrimination raciale et l'intolérance ; conférence organisée par l'ONU et transformée en cri de haine contre Israël, les États-Unis et l'Occident tout entier. À l'extérieur, dans l'ancien pays de l'apartheid, des foules «antiracistes» et tolérantes scandaient «un Juif, une balle». Plus près de nous, on se souvient encore de certaines manifestations pacifistes à Paris, lors de la crise irakienne, où l'on criait «Mort aux Juifs» et où quelques «juifs visibles» étaient passés à tabac.
C'est sur cet extraordinaire renversement qu'Alain Finkielkraut revient dans une plaquette de trente-cinq pages aussi implacables que désolées. Que s'est-il passé ? Comment un pays comme la France peut passer d'un politiquement correct droit-de-l'hommiste et d'une vigilance antiraciste souvent hystérique à un antisémitisme décomplexé ? En 1990, le cimetière juif de Carpentras est profané. Émoi national et manifestation d'un million de personnes avec en tête le Président Mitterrand. À l'automne 2000, ce sont des synagogues qui sont attaquées et des Juifs agressés. Personne ne bouge. Mieux, on nie les faits.
Pourtant, de la défense des sans-papiers au procès Papon en passant par les manifestations anti-Haïder, les ligues de vertu et les belles âmes n'avaient cessé d'exercer leur vigilance antiraciste. On surveillait chaque résurgence de cette «France moisie». Le Pen fédérait toutes les ardeurs des hommes de bonne volonté contre lui. Jean-Pierre Chevènement s'en prenait-il à Cohn-Bendit qu'aussitôt les bien-pensants décelaient là un soupçon d'antisémitisme. Les soixante-huitards nous l'avaient appris : nous étions «tous des juifs allemands», n'est-ce pas ? Quant à l'écrivain Renaud Camus, trois lignes d'une oeuvre de dix mille pages que personne n'avait lue éclenchaient une tempête médiatique.
Quelques mois plus tard, comme pour saluer l'arrivée du nouveau siècle, changement de climat. Les insultes et les agressions antisémites pleuvent. Les théories du complot américano-sioniste sur le 11 septembre s'arrachent en librairies. De retour de Ramallah où il a vu des Palestiniens «raflés» sous des «barbelés» et des «miradors», José Bové attribue les violences antisémites aux services secrets israéliens. Un géopoliticien en vue conseille au PS d'orienter ses positions sur le conflit israélo-palestinien en regard des poids électoraux respectifs des communautés musulmanes (environ 5 millions de personnes) et juives (environ 500 000) en France. Des cours d'école aux romans à la mode («pas de fumée sans feujs» peut-on lire dans un roman encensé par les médias en cette rentrée littéraire) : l'antisémitisme ordinaire prospère. Retour de la bête immonde ?
Non, car «parler de retour, c'est enfermer les nouveaux démons dans de vieux schémas» comme le souligne Finkielkraut. D'où vient alors ce renouveau antisémite ? Des nostalgiques de Pétain ? De la vieille France et de ses fantômes vichyssois ? Non. Il vient de certains jeunes de banlieues, victimes supposées ou potentielles du racisme. D'intellectuels et citoyens «progres-sistes». Ceux que Finkielkraut appelle «les danseurs», «les gens sympas» :
«L'avenir de la haine est dans leur camp (...) Dans le camp du sourire et non dans celui de la grimace. Parmi les hommes humains et non parmi les hommes barbares. Dans le camp de la société métissée et non dans celui de la nation ethnique.» C'est chez les «alter-quelque chose», ceux qui aiment l'Autre - l'immigré, le sans-papier, le kosovar, le Tchétchène, le Palestinien. - qu'il faut chercher les sources de cette haine fraîche comme le matin.
Qui veut faire l'ange fait la bête et le malheur est que le ventre de l'ange soit toujours fécond. Le compassionnisme est la religion de l'époque. Ce n'est pas de la compassion, indispensable vertu qui aide à comprendre la souffrance d'autrui, mais un intégrisme compassionnel qui prône l'amour exclusif de l'Autre.
À cette myopie de l'oeil mouillé, il faut ajouter la presbytie d'un devoir de mémoire détourné. On a tellement regardé en arrière en fouillant dans les poubelles de l'Histoire ce qui entretenait la haine de soi que l'on n'aborde désormais la réalité qu'à travers une seule vision. Une vision qui «ne laisse subsister, dans un monde simplifié à l'extrême, que les deux archétypes du nazi et de la victime (...) qui recode tout drame - actuel ou ancien - dans les termes de l'alternative entre tolérance et stigmatisation». De fait, dans le conflit israélo-palestinien dont la complexité est réduite à quelques images ou symboles médiatiques, l'Autre - angélique et victime - est forcément le Palestinien face à l'Israélien devenu un bourreau intégral, donc un nazi. Cruel et prodigieux retournement. Il est un autre retournement que Finkielkraut pointe avec justesse. À l'heure de l'abolition des frontières et du déracinement, Israël incarne la permanence de l'État-nation. Vieux peuple vivant dans un jeune État, les Juifs d'Israël sont accrochés à leurs frontières comme à une bouée de survie. Ils ne prennent pas «le parti de l'Autre».
Au nom de l'Autre. Réflexions sur l'antisémitisme qui vient, Gallimard, 35 p, 5,50 euros.
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