Janvier 2003Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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L'Histoire N° 272, janvier 2003 (pages 76-77)
N° spécial : Les Arabes
« La période la plus noire de l'histoire des Arabes »
Berceau d'une civilisation brillante, le monde arabe ne serait plus aujourd'hui qu'un désert culturel. C'est le constat tragique dressé ici par l'écrivain Abdeiwahab Meddeb.
Écrivain, Abdelwahab Meddeb enseigne la littérature comparée (Europe / islam) à l'université Paris-X. Il anime sur France-Culture l'émission « Cultures d'islam ». Ses deux derniers ouvrages : Matière des oiseaux, poésie (Fata Morgana, 2001, prix Max-Jacob, 2002) et La Maladie de l'islam (Le Seuil, 2002, prix François-Mauriac 2002).
Etre arabe aujourd'hui, c'est d'abord une fierté, celle de se rattacher à une immense tradition intellectuelle et créatrice. Mais c'est aussi une tristesse liée au sentiment de déclin, de malaise, de terrible échec. Comment ne pas être impressionné par l'écart entre la civilisation arabe à son apogée et le désert culturel actuel !
Un rapport du PNUD [Programme des Nations Unies pour le Développement], publié en 2002, en fournit une image terrible. Dans le monde arabe, l'analphabétisme atteint 50 % des femmes. On y traduit seulement 330 livres par an, trois fois moins qu'en Grèce. Et le PNB de tous les pays arabes (pétroliers y compris) vaut moins que le PNB de l'Espagne seule. Au désert culturel s'ajoute la carence de la production matérielle.
Il n'y a aujourd'hui aucune vraie participation des pays arabes aux grandes aventures de l'esprit. Bien sûr, le monde arabe est capable d'engendrer des individus brillants qui, en Europe, en Amérique, dans les instituts de recherche, les ateliers et les studios, réfléchissent, produisent et créent. Mais ils le font dans l'exil de la langue et du corps. Très souvent l'excellence arabe s'exerce en diaspora.
Du Maroc à l'Irak, il n'existe au début de ce XXIe siècle aucune institution de recherche digne de ce nom. Rien qui puisse stimuler une adaptation profonde du monde arabe à notre temps. L'Irak, seul, possédait de véritables laboratoires de recherche. On sait ce qu'il en est advenu : l'orientation militaro-industrielle du régime a entraîné la destruction pure et simple du pays.
Un tel constat commence à être dressé dans les pays arabes eux-mêmes. Le prince Abdallah, héritier du trône saoudien, qui dirige de fait le pays, interpellait ainsi ses homologues lors de la réunion annuelle des chefs des États qui partagent la péninsule Arabique (c'était à l'automne 2001, au lendemain du 11 septembre) : nous possédons le nombre, un vaste territoire, de l'argent. Pourquoi n'avons-nous pas les moyens d'infléchir le destin politique de notre région ?
Comment ne pas imputer cette situation catastrophique aux régimes politiques qui sévissent dans le monde arabe : le despotisme, la tyrannie, l'absence des libertés élémentaires ?
Et pour le cas de l'Arabie Saoudite, il est nécessaire de rappeler la place prise par les prêcheurs fanatiques ; avec leur influence se pose une question qu'il est impossible d'occulter : ce n'est certainement pas un hasard si l'inspirateur des attentats du 11 septembre 2001 est saoudien, de même que quinze des exécutants.
La monarchie saoudienne s'appuie, rappelons-le, sur le wahhabisme, c'est-à-dire une vision extrêmement schématique et rigide de l'islam. Ce monothéisme radical annule toutes les formes d'interrogation qui humanisent la terreur de l'Absolu. Dans cette version de la religion musulmane, Dieu est absent, inconnu, inconnaissable, réduit à une abstraction stérilisante. Ainsi toute expérience intérieure se trouve bannie, toute intercession abolie. Alors il n'y a plus place pour jouir de la splendeur inquiète léguée par les maîtres spirituels ou de l'énergie populaire qui s'exprime à travers la théâtralité dionysiaque du culte des saints.
Le wahhabisme, c'est probablement l'interprétation la plus pauvre qu'ait jamais connue l'histoire théologique et doctrinale de l'islam. Dans la perspective qu'il trace, toute activité humaine qui touche à l'imaginaire et au symbolique, à la création artistique ou littéraire, apparaît comme une vanité, sinon une diversion par rapport aux prescriptions cultuelles. Cette rigueur de l'« orthopraxie » instaure une négation de la civilisation.
Mais laissons là l'islam. Tournons-nous vers l'arabité, qui est une idée séculière. Que reste-t-il aujourd'hui de la grande idée de nation arabe qui fut, à la fin du XIXe siècle, si prometteuse qu'on n'hésita pas à la baptiser « sursaut, résurrection, renaissance arabe » ? On peut noter du reste qu'un grand nombre des promoteurs de cette « arabité » étaient des chrétiens. C'était pour eux une façon de placer la nation au premier plan afin d'éviter que la religion ne soit le principe fondateur de l'identité.
On le sait, l'arabisme a connu un échec cuisant. Car les hommes politiques qui s'en étaient saisis pensaient que, pour réussir, il suffisait d'être populiste et maître de l'invocation magique. Or l'idée « arabe » est une fausse évidence, un piège pour l'idéologue naïf et le militant néophyte. Parce que, comme l'explique Ernest Renan dans sa conférence prononcée en 1882 « Qu'est- ce qu'une nation ? », la communauté linguistique, la continuité géographique, le partage de l'histoire, l'homogénéité ethnique, l'appartenance religieuse, toutes ces conditions ne sont pas suffisantes pour constituer une nation. Ce qui compte le plus, c'est une volonté politique qui concrétise le désir de partager un destin commun. Or aucune volonté politique ne s'est exprimée en dehors des entités déjà constituées qui ont trouvé leur confirmation dans le cadre de l'État-nation.
Comme la langue et l'histoire n'ont pas réussi à rassembler, de nouveau la scène fut vacante et disposée à recevoir l'utopie d'une communauté fondée sur la religion.
Autre échec : celui de la modernisation. La colonisation et l'impérialisme en portent une part de responsabilité. Les Européens n'étaient pas pressés de voir se créer à leur porte une puissance économique concurrente.
Lorsque, à la fin du XIXe siècle, en Egypte, des enseignants et des ingénieurs voulurent continuer l'oeuvre de leurs maîtres en affinant la traduction de manuels scientifiques français notamment, ils se heurtèrent aux autorités du protectorat britannique. Celles-ci décidèrent d'interdire l'enseignement des sciences en arabe et d'imposer la langue anglaise. De ce fait, le processus de modernisation de la langue scientifique arabe fut interrompu alors qu'il était parti des prémisses portées par certaines notions « médiévales » riches en virtualités adaptables au nouvel esprit scientifique.
Dans les tentatives avortées de modernisation a pu jouer la fascination de la technique dont on a cru pouvoir imiter les produits sans chercher à remonter aux concepts et aux spéculations théoriques qui les ont rendus possibles. Or la chose coupée de l'idée qui l'a fait naître ne pouvait que se dérober. Comment reproduire les nouveaux biens matériels tout en demeurant fidèle à une culture religieuse qui répugne à toute forme d'innovation jugée préjudiciable à l'esprit de la tradition et à sa pureté originelle.
Alors comment être arabe aujourd'hui ? Personnellement, j'entretiens mes références arabes comme trace - non comme origine à restaurer. Toute ma vie, toute mon oeuvre sont bâties dans l'entre-deux et à la croisée de ma double généalogie spirituelle, arabe et européenne. J'écris en français et la langue arabe m'habite. Je la fais travailler en français. Dans le monde de la mêlée et de la circulation qui est en train de se construire, dans cette culture mondiale qui se met en place, une de mes raisons d'être, c'est de désenclaver la référence arabe, de la transmettre, de lui offrir la chance d'agir et de féconder toute oeuvre prête à l'accueillir.
Une occasion de se souvenir que cette trace arabe porte une langue et une civilisation superbes. Il existe plus de 4 millions de manuscrits arabes (bien plus nombreux donc que les 60 000 en grec ou les 400 000 en latin). Nombre de ces manuscrits ne sont ni étudiés, ni publiés ; de quoi alimenter des générations de chercheurs, de poètes, de penseurs. Car, comme ceux des Grecs et des Latins, les écrits des Arabes anciens conservent, lorsqu'on les fréquente assidûment, une force d'actualisation extraordinaire. Ces Arabes anciens comptent parmi les morts avec lesquels je ne cesse de m'entretenir.
Quant aux écrivains de langue arabe actuels, très souvent lorsque je les lis j'éprouve un réel malaise : je vois en leur tentative à la fois une amnésie de la tradition et un ersatz occidental. Rien ne subsiste de cet entretien avec les morts et aucune aventure n'ouvre sur des chemins inexplorés. Bien sûr plusieurs écrivains sont traduits dans de multiples langues et participent à l'activité courante des lettres mondiales. Mais si je prends le cas du roman, je ne vois pas une seule prose égaler celle qui anime le plus ancien témoignage écrit des Mille et Une Nuits telle qu'elle apparaît à travers le manuscrit du XIVe siècle conservé à la Bibliothèque nationale de France. Et je ne repère pas un seul Proust ou Joyce ou Faulkner ou Kafka.
Le monde arabe, au-delà de la situation actuelle si sombre, conserve un énorme potentiel : les femmes et les hommes, un immense territoire, une langue et une civilisation très riches. Reste à trouver les préalables politiques et les ressorts intellectuels pour les transformer en avenir.
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POURQUOI L'ISLAM SE DRESSE-T-IL CONTRE
LE RESTE DU MONDE ?
Par Tavleen Singh, journaliste à l'Express India
Article paru le 1er février 2004 et traduit par Stéphane Teicher &endash;
À Davos cette année, on a beaucoup parlé de l'Islam et de ses différences avec l'Occident. On a surtout essayé de comprendre pourquoi, plutôt que de classer le sujet comme « le choc des civilisations » que Samuel Huntington a décrit de façon si prophétique, près de dix ans avant le 11 septembre. Tout un aréopage d'intellectuels musulmans ont été invités à s'exprimer lors de sessions sur des thèmes aussi variés que religion et globalisation, modernité et Islam, ou les racines communes des cultures Islamique et Occidentale. Des princes Arabes ont parlé, ainsi que des professeurs et des étudiants du monde Islamique, ou des femmes en hijab qui ont demandé que l'Occident essaie de comprendre que les sujets de la démocratie et des relations entre les sexes ont des significations différentes dans des cultures différentes. Le Grand Moufti de Bosnie était là, comme l'ancien Archevêque de Canterbury et, ironie du sort, le sous-continent Indien était représenté par le Général Pervez Mousharraf.
En le regardant développer sa théorie selon laquelle l'Islam était une religion pacifique qui ne cherchait que l'amitié et la paix avec le monde, je me demandais pourquoi donc il avait fallu diviser l'Inde pour cause d'Islam en 1947. Mais c'est là le genre de question politiquement incorrecte que personne ne pose en ce moment, de même que l'on ne demande pas pourquoi la lutte pour l'autonomie de la vallée du Kashmir a fini par être un élément du djihad contre les Américains, les Juifs et les Hindous. Le « politiquement correct » était vraiment à la mode cette année au Forum Economique Mondial et nombre d'orateurs qui ont parlé pour l'Islam se sont mis à faire porter la responsabilité de leurs malheurs à l'Occident.
« Vous devez comprendre », disaient-ils, « que le terrorisme n'est pas Islamique ou Chrétien, il n'est que du terrorisme ! Et vous devez comprendre qu'à la racine de ce qui se passe, on trouve les problèmes politiques non résolus, comme la Palestine ou le Kashmir ». Notre sympathique dictateur et voisin est même allé jusqu'à dire que « à cause de ces problèmes non réglés les jeunes Musulmans ont développé un sens de la persécution, et commencent à penser que le monde entier est contre l'Islam. C'était un devoir pour l'Occident, non seulement d'aider à résoudre ces problèmes équitablement, mais aussi d'aider à résoudre certains problèmes socio-économiques du monde Islamique. Alors le monde serait à nouveau en paix et nous pourrions vivre sans la menace des attentats- suicide » .
Puisque cet éditorial n'a jamais eu la prétention d'être politiquement correct, parlons franchement. Ce serait à mon avis une terrible erreur d'essayer de comprendre les causes du terrorisme Islamique. Et de grâce, appelons-le « Islamique », puisque pratiquement tous les actes terroristes des années récentes ont été commis par des Musulmans, au nom de leur soi-disant Jihad. Ces terribles actes de violence ne peuvent trouver d'excuse sur des bases politiques. Il y a toujours eu des conflits politiques, et il y en aura toujours, mais le terrorisme n'est pas la solution. Et pour ce qui est des causes « socio-économiques », rappelons-nous qu'aucun des pirates de l'air du 11 septembre n'était pauvre, illettré ou de classe inférieure. Beaucoup d'entre eux avaient quitté leur pays natal répressif pour une vie confortable de classe moyenne en Europe ou aux États Unis. Mais ils étaient tellement consumés de haine envers l'Occident, qu'ils étaient prêts à mourir pour cela.
Les musulmans modérés doivent se demander pourquoi, et seulement pourquoi, malgré tout leur pétrole, même les pays Musulmans riches sont incapables de créer ne serait-ce que des sociétés éclairées, au lieu de sociétés qui donnent naissance à des jeunes désabusés, désespérés, qui sont prêts à sacrifier leur vie pour tuer des innocents. Si l'Occident est un tel enfer, et l'Amérique l'incarnation de Satan, alors pourquoi tant de musulmans choisissent-ils d'émigrer vers des villes comme New York ou Londres ? Pourquoi ne se satisfont-ils pas d'une vie bigote et aveugle à Riyad ou à Jeddah ?
Il n'y aurait pas de problème avec l'Islam, ni de « choc » quel qu'il soit, s'il limitait son Jihad à ses propres frontières. Et le problème vient précisément de ce qu'il a choisi d'internationaliser sa guerre idéologique et religieuse. De même que de jeunes Musulmans pensent que cela vaut la peine de se battre et de mourir pour leur style de vie, de même, de jeunes non Musulmans pensent que cela vaut la peine de se battre pour son style de vie. Et, que les Musulmans soient prêts à l'admettre ou pas, la modernité est une remise en question des croyances anciennes, et l'exigence de réponses. Une religion fondée sur la conviction que le point final de l'idéologie, de la foi, des murs et du droit a été écrit il y a mille quatre cents ans, sera toujours en conflit avec le changement. L'essence de la modernité, c'est l'acceptation du changement.
C'est le Jihad qu'il faut combattre, mais il faut le combattre de l'intérieur, pour que des voix modérées et rationnelles puissent s'élever au-dessus de la violence et de la haine des bigots, qui semblent être les seuls capables de parler de l'Islam.
À Davos, nous étions censés avoir entendu la voix de l'Islam modéré, mais en définitive, session après session, nous n'avons entendu qu'une litanie interminable de complaintes. « C'est à cause de l'Occident que l'Islam est étiqueté comme une religion terroriste, à cause de l'Occident que la plupart des gouvernants Musulmans sont des despotes, à cause de l'Occident que les problèmes politiques se sont envenimés, à cause de l'Occident que les pays Musulmans ne se développent pas, et à cause de l'Occident qu'Osaman bin Laden a été créé ». J'ai attendu en vain une voix qui admettrait qu'il devait y avoir quelque chose de profondément erroné dans les sociétés islamiques, pour avoir fécondé cette sorte de haine qui a engendré tant de violence insensée. Ne serait-ce que pour expliquer, par exemple, pourquoi les Bouddhas de Banyan ont été pulvérisés en morceaux, sans qu'un seul pays islamique n'intervienne. Cette voix, je ne l'ai pas entendue .!
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Le 24 janvier 2004Diffusé par Le Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, Bruxelles.
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La paupérisation et l'échec économique du monde arabe inquiètent
le Forum de Davos
Le Monde, 23 janvier 2004
Par Éric le BoucherLes organisateurs, qui s'intéressent depuis longtemps à la région comme une source de « menaces », s'interrogent aujourd'hui sur une « renaissance arabe ».
Le 11 septembre 2001 a mis les projecteurs sur le monde arabe, considéré depuis comme la source première de l'insécurité mondiale. « Toutes les menaces terroristes existantes viennent de ces pays-là », selon Gareth Evans, président de l'institut belge International Crisis Group. De cette partie inquiétante du monde, il est beaucoup question dans la station suisse de Davos, où se tient actuellement le Forum économique mondial. L'insécurité gêne le business. Quand le monde arabe changera-t-il pour cesser d'être « la » grande menace ?
Les organisateurs du Forum s'intéressent depuis longtemps à la région et, notamment, au conflit entre Israéliens et Palestiniens. Yasser Arafat a souvent été un invité de marque de Davos. Amr Moussa, président de la Ligue arabe, est un intervenant régulier. Mais cette année, les interrogations ont changé de nature. De politiques, elles sont devenues économiques, avec cette conviction que le manque de développement de la région est pour beaucoup dans la déception des populations, dans leur attirance pour le fondamentalisme musulman, dans le basculement de certains dans le terrorisme.
L'échec économique du monde arabe est désormais peu contesté, après les rapports du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) ou du Forum économique mondial. Malgré le pétrole, les pays arabes n'ont connu, en moyenne,qu'une croissance faible, parfois inférieure à leur fort accroissement démographique. Avec pour résultat une baisse du revenu par tête, dont l'Arabie saoudite est le triste exemple. La paupérisation provoque, d'Alger à Riyad, un chômage de masse qui touche surtout les jeunes.
« SORTE DE RÉVEIL »
Que faire ? Réunis à Davos, jeudi 22 janvier, sur le thème d'« une renaissance arabe »,des hommes d'affaires et des responsables ont tenu un discours tranché.
« Nous devons nous en prendre à nous-mêmes. Nous ne savons pas gérer nos affaires. Nous nous complaisons à nous présenter comme victimes », a déclaré Mohammed Alabbar, patron immobilier émirati. Le discours officiel habituel du « C'est la faute à Israël et-ou aux Américains » est rejeté. « L'année 2002 a provoqué une sorte de réveil, commente Chafik Gabr, homme d'affaires égyptien. Nous avons compris que notre manque de développement venait, tout simplement, de notre compétitivité défaillante et pas d'autre chose. » Dans la grande compétition mondiale entre l'Amérique, l'Europe, l'Asie, la région n'a pas su trouver sa place et valoriser ses « avantages comparatifs ». Le Bahreini cheikh Salman Ben Hamad Al-Khalifa confirme. « Nous avons encore des barrières insurmontables à la circulation des marchandises, des hommes et des idées. Le marché commun arabe n'existe pas. » Bassem Awadallah, ministre jordanien du plan et de la coopération internationale, renchérit : « Quelle liberté économique avons-nous installée ? Quelle réforme de l'éducation ? Qu'a fait la société civile pour les femmes ? »
L'intervention américaine en Irak vient-elle au secours du changement ou, au contraire, l'inhibe-t-elle ? Le débat ne semble pas tranché entre ceux qui comptent sur « la pression » internationale et ceux qui estiment que les vraies réformes viendront de l'exaspération croissante des populations devant l'impéritie de leurs gouvernements.
« Les hommes politiques ont de bonnes intentions. Mais ils ne savent pas quoi faire », plaide pour eux Mohammed Allabar. Pourtant, « les faiblesses sont connues et les solutions aussi ». Et de réclamer : l'établissement de l'État de droit, un engagement véritable contre la corruption et la réforme du secteur public. Le cheikh Al-Khalifa dresse sa liste des urgences : « Libérer les marchés, installer l'État de droit, rétablir la justice. » D'autres insistent sur l'éducation, domaine où l'échec est encore plus patent qu'ailleurs, surtout en comparaison avec les pays asiatiques ou ex-communistes.
Une renaissance ? Beaucoup de gouvernements repoussent les idées réformatrices et, face au chômage, rêvent encore de protectionnisme. Les classes politiques arabes demeurent « traditionnelles », regrette Gamal Moubarak, du Parti national démocratique au pouvoir en Égypte. Le blocage principal est là.
L'enjeu, lui, est annoncé : pour absorber les jeunes classes d'âge qui vont arriver sur le marché du travail dans les prochaines années, la région devra créer 6 millions d'emplois par an pendant quinze ans. Il faudra, pour ce faire, qu'elle obtienne une croissance moyenne de 4 % l'an. Une performance jamais atteinte dans le passé. Ces perspectives et cette urgence n'ont pas rassuré les businessmen américains et européens de Davos.
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DE SALES PETITS SECRETS
Par Salim Mansour, chroniqueur au Toronto Sun, professeur de sciences politiques à l'Université de l'Ontario.
Article paru dans le Toronto Sun le 13 février 2004.Traduit par Albert Soued, écrivain, www.chez.com/soued.
Voir aussi : www.nuitdorient.com
Dans le deuxième moitié du 20ème siècle, la lutte pour la cause de l'Islam a tourné au combat sanglant et se poursuit ainsi d'un manière inexorable.
Les germes de cette situation ont été semés lors de la première moitié du siècle, alors que la plupart des terres arabo-musulmanes étaient sous le contrôle de l'Europe. C'est à cette époque que de fervents Musulmans qui voulaient réconcilier l'Islam traditionnel avec les valeurs modernes de la science et de la démocratie ont adopté les doctrines nationalistes les plus réactionnaires, telles qu'on les trouve en Allemagne après la guerre 1914/1918. Le résultat a été de réduire l'Islam à un étroit nationalisme identitaire aussi bien pour les Arabes que pour les Musulmans.
Plus tard, de nombreux fondamentalistes musulmans ont intégré ce nationalisme réactionnaire dans leur objectif de créer des états totalitaires.
La fusion de la religion avec le nationalisme a eu pour effet pernicieux de vider l'Islam de son message transcendant de la foi en un Dieu suprême, comme terrain d'entente et d'unité dans le peuple. En Inde par exemple, le nationalisme islamique a engendré un tourbillon de carnages communautaires lors du partage du sous-continent en 1947. Les blessures de cette division sanglante sont encore ouvertes aujourd'hui.
Mais c'est au Moyen-Orient que le nationalisme islamique, devenu une idéologie politique, appelée « islamisme », a eu pour effet de ruiner la région, et même au delà. Les défenseurs de cette tragédie aux États-Unis ou ailleurs refusent d'aborder le fond du problème, qui est devenu un « sale petit secret » : l'Islamisme a fait souffrir des millions de musulmans qui ont été appauvris, chassés de leurs maisons, torturés, tués dans tout le monde arabo-musulman. Personne n'a compilé systématiquement l'information, ni les horribles données sur le demi-siècle, mais les nombres sont des millions. Dans le large environnement de la lutte pour la cause de l'Islam, il importe peu que les musulmans aient été les victimes d'un autorité tyrannique dans un pays à majorité musulmane ou des « islamistes » combattant un pouvoir d'élites corrompues.
Mais durant cette période, personne n'a dépassé en sauvagerie le despote déchu Saddam Hussein qui, du mélange entre un nationalisme du type nazi avec sa propre version de l'Islam, a réussi à concocter un pur enfer pour les irakiens. Et malheureusement nous avons assisté à des « contorsions oratoires » de la part d'islamisants ou même de musulmans qui ont défendu ce régime fasciste, sous prétexte d'anti-impérialisme.
L'autre « sale petit secret » est la « victimisation » des Palestiniens par les autres arabes, ou leur utilisation comme des pions dans l'échiquier d'une guerre menée contre Israël et les Juifs. Or l'Islam en tant que religion n'a pas de querelle ni avec les Juifs ni avec Israël. Le conflit israélo-palestinien a toujours été un conflit national autour d'un territoire.
Ce conflit aurait pu être évité ou réglé depuis longtemps si les élites qui gouvernaient les pays arabes étaient vraiment guidées par l'esprit et les principes de l'Islam; en effet comment ne pas être sensible à la réalité de la shoah ? (1) Au lieu de cela, ces dirigeants ont adopté des thèses nationalistes sur le modèle germanique, s'opposant ainsi à un foyer juif dans la Palestine historique, alors sous mandat britannique. Il faut se rappeler que le chef des Palestiniens entre les deux dernières guerres mondiales était le moufti de Jérusalem, Haj Amin al Husseini qui a délibérément embrassé le Fuehrer Adolf Hitler. De même les Islamistes ont délibérément intégré la doctrine nazie dans leur mode de pensée politique et ont propagé d'une façon éhontée les doctrines racistes des nazis comme arme de guerre contre les Juifs et Israël.
Ainsi les Islamistes sont la cause de la situation actuelle des Palestiniens, car en poursuivant leurs propres objectifs planétaires, ils ont torpillé les revendications légitimes des Palestiniens. De plus les Musulmans qui ont soutenu les droits des Palestiniens sans bannir tout antisémitisme fanatique ont aussi torpillé l'Islam comme religion de paix et de tolérance; ils ont saboté leur autorité morale pour parler de justice et d'équité, que cela soit en Palestine ou ailleurs.
Les conflits internes qui font rage parmi les Musulmans depuis 50 ans devaient déborder au delà de l'Islam pour aller se propager dehors jusqu'aux tours de Manhattan, avec les effets dévastateurs que l'on connaît depuis.
Comme jamais auparavant, l'Amérique est impliquée aujourd'hui au cur du monde arabo-musulman. Que cela soit la Providence ou l'ironie du sort, l'avenir de l'Islam et des Musulmans qui veulent vivre libres de tout fanatisme islamique est lié au succès des États-Unis dans leur lutte contre la terreur.
Note du traducteur : (1) l'Islam authentique reconnaît la Bible comme livre sacré et par conséquent les liens des Juifs avec leur terre ancestrale.
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